[DOSSIER] Un an après Charlie

7 janvier 2016 Par

© Romain Lefort - Flickr

Laïcité, communautarisme, liberté d'expression, radicalisation, état d'urgence, sécurité... Un an après où en est notre société française? Que reste-t-il de l'esprit du 11 janvier? Le drame de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher a été suivi d'autres attaques terroristes en France. Comment honorer les victimes? Quelle fraternité?

Le 7 janvier 2015 en fin de matinée, lors d'un attentat contre le journal Charlie Hebdo, Chérif et Saïd Kouachi tuent 12 personnes et en blessent 11, dont 4 grièvement. Le 8 janvier, à Montrouge c'est Amedy Cloulibaly qui tue une policière municipale à Montrouge et blesse grièvement un agent municipal. Le lendemain, il assassine quatre personnes lors de la prise d'otages de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

Deux jours plus tard, le 11 janvier 2015, des millions de Français descendent dans la rue à Paris mais aussi partout en France, y compris dans de petites villes et des villages. Ils veulent rendre hommage aux victimes, dire non à la barbarie et manifester leur unité.

Que s'est-il passé précisément? Quelle analyse peut-on faire de ces événements? Quelles mesures doivent être prises pour faire face à la menace terroriste qui demeure? Comment conjuguer sécurité et liberté? Comment cultiver le vivre-ensemble? Comment empêcher que certains jeunes versent dans la violence et le terrorisme, en affirmant agir au nom de l'islam? Qu'est-ce que la laïcité à la française, fréquemment conviée ces derniers jours comme clé du vivre-ensemble, mais à laquelle tout le monde ne semble pas donner le même sens?

Un an après Charlie, honorer les victimes

Le Temps de le dire

"JE suis Charlie": les attentats de l'année 2015 ont frappé chacun à titre individuel. Honorer les morts c'est aussi se rapprocher les uns des autres. On en parle avec Stéphanie Gallet.

Il y a un an deux hommes encagoulés faisaient leur entrée dans les locaux de Charlie Hebdo et commençaient à tuer. Pendant trois jours la France sidérée a suivi leur course terrifiante et celle de leurs complices. Très rapidement on a commencé à compter les morts. Ces journées sanglantes ont tué 17 personnes, des membres du journal satirique et des visiteurs qui assistaient à la conférence de rédaction, des policiers à Paris et à Montrouge, des clients de l'Hyper Cacher dans le XXè arrondissement de Paris. Des hommes et des femmes souvent exécutés à bout portant. L'émotion en France et dans le monde a été intense.

Des dessinateurs, des juifs, des policiers: ces gens n'avaient pas été tués par hasard mais pour ce qu'ils étaient et pour ce qu'ils représentaient. Des images "Je suis Charlie" ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux, jusqu'à apparaître sur des affiches fixées en vitrine des magasins ou tenues à bout de bras lors de rassemblements. Le tout culminant le 11 janvier 2015, où à peu près 4 millions de manifestants en France ont marché pour dire non au terrorisme et redire les valeurs de la France. Mais tout cela n'était qu'un début. Le 13 novembre 2015, 11 mois plus tard, la France connaissait à nouveau une soirée de terreur au Bataclan et sur les terrasses de trois cafés du Xè arrondissement parisien.

Depuis mardi 5 janvier 2016, des plaques commémoratives sont dévoilées. Des démarches officielles qui s'intègrent dans un ensemble plus vaste d'initiatives personnelles et spontanées. Rapidement après les attentats, on a vu en effet des anonymes installer des bougies, des fleurs, des messages manuscrits, des photographies... des objets pour signifier une douleur, pour ne pas oublier, pour se recueillir. La place de la République à Paris est devenue centrale dans ces démarches. "Les gens venaient mettre un petit morceau d'eux", observe Aline Leclerc. Pour le sociologue Gérôme Truc, cela concrétise un sentiment de proximité ou d'appartenance. "La réapparition de pratique quasiment religieuse, la tradition de l'ex-voto", pour Frédéric Boyer.

Charlie Hebdo - "ce n’est pas Dieu qui assassine, ce sont les hommes"

Un an après les attentats de Charlie Hebdo, le journal publie un exemplaire aujourd'hui dont la couverture met en scène un Dieu assassin.

S’exprimant au sujet du métier de dessinateur, et sur la puissance médiatique d’un simple coup de crayon, le dessinateur de La Croix explique qu’"on se méfie toujours de ce qu’on peut penser de nos dessins. Quand on dessine pour des journaux en particulier, ce sont les lecteurs qui s’en font une idée, mais après quand ils sont diffusés sur Internet, ou dans des pays de culture différente, on n’a pas la maîtrise sur le dessin et on ne sait pas ce que ça peut impliquer".

Revenant sur les polémiques déclenchées au moment des attentats contre le journal satirique, Deligne admet qu’"en discutant avec des gens, certains me disaient que les dessinateurs de Charlie l’avaient bien cherché. Mais je leur répondais que non. Et on s’est rendu compte après les attentats de novembre qu’en fait c’était toute la France qui était visée, et pas particulièrement des dessinateurs. Les terroristes ont toujours cherché des prétextes. Celui-là n’en valait pas la peine."

"Charlie était un journal qui était presque à l’agonie avant les attentats. Et il aurait pu s’arrêter. Et ils ont réussi à redonner un coup de fouet au journal qui est reparti de plus belle" conclut Deligne.

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Pour Francis Balle, spécialiste des médias, et professeur de sciences politiques à l’université Paris II Assas, cette nouvelle couverture mettant en scène un "Dieu assassin", "est dans la ligne qui a toujours été celle de Charlie Hebdo. Le parti qui a été pris est un parti athéiste qui condamne toutes les religions et rend toutes les religions responsables des violences dont elles sont parfois le prétexte. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas Dieu qui assassine, ce sont les hommes."

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Terrorisme: face à la radicalisation, les associations se mobilisent

Un an après les attentats, le pays a pris la mesure de la radicalisation sans trouver de solution miracle. En parallèle, de nombreuses initiatives tentent de remédier à la question.

Un an après les attentats contre Charlie Hebdo, difficile d’apporter une réponse miracle à la radicalisation violente d’une partie de la jeunesse, qui, on l’a vu à plusieurs reprises l'an passé, est capable de basculer dans le terrorisme. L’enjeu est triple : comprendre le phénomène, éviter le départ de certains jeunes vers les camps d’entraînement jihadistes, et le cas échéant, accompagner le retour de ces jeunes pour les aider à sortir de la spirale radicale.

Fin 2014 déjà, le gouvernement mettait en place un numéro vert d’assistance aux familles susceptibles de voir l’un de leurs enfants se radicaliser. Depuis son lancement, ce numéro a reçu, entre autres, environ 4 300 signalements pertinents, témoignant d’une radicalisation. On sait également que 1 500 jeunes sont actuellement suivis, par mesure de précaution, et 600 familles sont accompagnées par des associations. Enfin, on estime à 600 le nombre de jeunes partis pour l’Irak ou la Syrie, et qui s’y trouvent encore.

Des chiffres qui donnent le vertige, mais qui témoignent également du travail important des associations sur le terrain, qui prennent souvent le relais sur les pouvoirs publics, qui n’ont évidemment pas de recette miracle pour endiguer le problème.  L’approche de ces associations est très souvent psychologique. A l’image de l’association Entr’Autres, qui œuvre pour la réduction du risque d’exclusion, et qui travaille sur l’amélioration du lien social, et des questions interculturelles.

Pour Amélie Boukhobza, psychologue clinicienne au sein de cette association, "il n’y a aucune possibilité de brèche dans leur discours. Quand la certitude, l’adhésion est tellement forte, cela devient très compliqué". Cette spécialiste de la radicalisation explique que "la seule possibilité, mais ce n’est pas évident, est de les accrocher dans un premier temps d’un point de vue affectif. Ils sont encore humains."

Amélie Boukhobza ajoute qu’il faut leur "offrir un cadre qui pourrait les aider à sortir du dogme dans lequel ils sont tenus." Elle précise qu’il ne "faut jamais rentrer dans la critique du dogme. Cela ne sert à rien. Ils se braquent, se durcissent, ils vont étudier davantage et revenir avec d’autres arguments."

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Comment faire vivre l'unité nationale dans la durée?

Comment faire vivre l'unité nationale dans la durée?

Pour Marek Halter, la haine vient d'abord de l'ignorance et il faut engager un travail de fond. Il souhaite que l'on introduise dans les écoles des cours d'histoire des religions.

Après la marée humaine dans les rues de France contre le terrorisme et la barbarie, le Premier ministre Manuel Valls a souligné qu’il revient à « chacun » de ne pas « laisser retomber l'esprit du 11 janvier ».

En cette semaine de deuil avec les obsèques des victimes, plusieurs cérémonies d’hommage vont continuer à entretenir la flamme. François Hollande préside ce mardi matin un hommage solennel aux trois policiers tués, à la préfecture de police de Paris. Une séance spéciale aura lieu aussi à l’Assemblée nationale. Et en fin de semaine, un hommage national à toutes les victimes est prévu aux Invalides.

Mais comment incarner dans le temps l’unité nationale qui s’est exprimée ce 11 janvier 2015 ?

Marek Halter, écrivain français de confession juive, s’essaie à répondre. Il était dans le cortège parisien dimanche et présent à la Grande Synagogue de Paris pour la cérémonie d’hommage à toutes les victimes des attaques. Il insiste sur le combat central contre l’ignorance.

Il s’entretient avec Benjamin Rosier. 

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"Il faut dégager des moyens pour les services de sécurité"

"Il faut dégager des moyens pour les services de sécurité"

Qui sont les djihadistes? Où et comment sont-ils formés? Comment planifient-ils leur attaques? Comment assurer la sécurité face à la menace qu'ils représentent? Réponse de Th. de Montbrial.

Une réunion consacrée à la sécurité a en lieu ce lundi matin 12 janvier à l'Elysée. Après avoir affirmé vendredi que "la France n’en a pas fini avec les menaces", le président Hollande a souhaité réunir autour de lui le Premier ministre, le Ministre de l’intérieur, la Garde des sceaux et les responsables des services de sécurité. Il s’agit désormais de prévenir les menaces et de comprendre comment les attentats ont pu avoir lieu. Le chef de l’Etat a reconnu des failles dans le système de surveillance. Il faut dire que la surveillance des filières djihadistes est devenue extrêmement difficile, tant les rangs de ces réseaux ont grossi ces derniers mois. Qui sont ces djihadistes? Où sont-ils formés? Par qui? Comment planifient-ils leurs attaques? Et comment face à cette menace assurer la sécurité des citoyens. Thibaud de Montbrial est avocat au barreau de Paris et Directeur général du Centre d'analyse du terrorisme. Interrogé par Anne Dory, il apporte des éléments de réponse à ces questions.

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