Leçons d’une pandémie par deux « Frères d’âme ».

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Chronique de Bernard Ginisty

vendredi 12 février à 8h06

Durée émission : 3 min

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Leçons d’une pandémie par deux « Frères d’âme ».
Chronique de Bernard Ginisty du 12 février 2021

Le journaliste Denis Lafay, directeur de la collection Le Monde en soi aux éditions de l’Aube, a eu la très bonne idée de réunir deux penseurs et acteurs particulièrement créatifs. Pendant cinq heures, Edgar Morin, auteur d’une oeuvre majeure pour analyser les fractures de la modernité et Pierre Rabhi, agro écologiste, militant pour un sursaut des consciences face aux périls qui menacent la nature et l’humanité vont s’entretenir avec Denis Lafay pour analyser la crise mondiale due au corona virus (1).
Ils s’expriment d’abord pour dire comment ils ont vécu l’épreuve du premier confinement. « Pendant cette période, déclare Edgar Morin, j’ai été, peut-être comme jamais, confiné physiquement ; mais, peut-être comme jamais aussi, je ne me suis senti déconfiné psychiquement. Pendant cette période, j’étais constamment ouvert sur le monde, ou plutôt le monde pénétrait en moi. Ce fut l’occasion d’une activité permanente qui a eu pour conclusion la publication de l’ouvrage : « Changeons de voie, les leçons du coronavirus », que j’ai rédigé avec mon épouse Sabah Abouessalam » (2). De son côté, Pierre Rabhi décrit ainsi son état d’esprit : « Le monde entier est focalisé sur ce coronavirus meurtrier, mais l’être humain détruit bien plus d’êtres humains ! (…) Chaque jour, il meurt dans le monde vingt-cinq mille personnes (selon les Nations Unies) victimes de la famine, presque l’équivalent du nombre de décès en France dus au corona virus depuis le début de la pandémie. Cessons de distraire les âmes et les consciences d’une réalité qui fait mal et les confronte à leurs agissements » (3).
Des « leçons » qu’ils tirent de cet évènement, j’en retiendrai deux. Celle d’Edgar Morin sur l’art de vivre dans l’incertitude : « L’obsession de maîtriser le futur en contrôlant les facteurs d’imprévisibilité est aussi inepte que délétère. Se camoufler, occulter le caractère incertain de l’aventure humaine est une illusion, et la pandémie de Covid 19 sert peut-être à faire prendre conscience que l’incertitude ne résulte pas seulement d’un virus, mais est liée aussi à l’avenir et au destin de l’homme. Tout bien sûr n’est pas qu’incertitude ; (…) C’est pourquoi j’aime à dire que la vie consiste en une navigation dans un océan d’incertitude, au milieu duquel apparaissent des ilots de certitudes où l’on se ravitaille en poursuivant sa route » (4).
Pierre Rabhi, constatant les désastres causés par la juxtaposition de savoirs parcellaires, insiste sur la nécessité de retrouver ce que le philosophe Emmanuel Levinas appelle « la sagesse de l’amour ». « Cessons de confondre aptitudes et intelligence, et œuvrons à éveiller l’humanité à prendre conscience qu’elle partage un destin et un sort communs, que chaque mal ou bien se répercute universellement. (…) Nous appartenons à une seule et même espèce, chaque autre est frère et le temps est venu de créer une convivialité planétaire. Prendre conscience qu’il faut additionner « ce » que l’on s’évertue à mettre en rivalité, à marchandiser ou à retrancher. Et cela en faisant sien cet enseignement du Christ, mais qui est universel, œcuménique : « il n’y a que l’amour qui peut changer le cours de l’humanité ». Voilà le retournement auquel, au plus profond de mon cœur et de mon âme j’aspire » (5).
Nous sommes invités à résister, écrit Edgar Morin, aux deux barbaries qui menacent l’humanité, « la vieille barbarie venue du fond des âges de la domination, de l’asservissement, de la haine, du mépris qui déferle de plus en plus dans les xénophobies, racismes se généralisant en guerres au Moyen-Orient et en Afrique, et la barbarie froide et glacée du calcul et du profit, qui elle-même prend les commandes dans une grande partie du monde » (6).

(1) Edgar MORIN et Pierre RABHI : Frères d’âme, entretien avec Denis LAFAY, éditions de l’aube, 2021, 170 pages, 17,60 euros.
(2) Id. page 36. Cf. Edgar MORIN avec la collaboration de Sabah ABOUESSALAM : Changeons de voie. Les leçons du coronavirus, éditions Denoël, 2020, 150 pages, 14,90 euros.
(3) Id. pages 40-41.
(4) Id. page 143.
(5) Id. pages 168-169.
(6) Edgar MORIN : Changeons de voie, op.cit. pages 22-23.

Note sur les auteurs

Edgar MORIN est né en 1921, sociologue et philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS, récompensé par trente-huit doctorats honoris causa est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages. Dans son dernier ouvrage, il se définit ainsi : « Finalement, je suis l’enfant de toutes les crises que mes quatre-vingt-dix-neuf ans ont vécues. Le lecteur peut comprendre maintenant que je trouve normal de m’attendre à l’inattendu, de prévoir que l’imprévisible peut advenir. Il comprendra que je craigne les régressions, que je m’inquiète des déferlements de barbarie et que je détecte la possibilité de cataclysmes historiques. Il comprendra aussi pourquoi je n’ai pas perdu l’espérance. Il comprendra donc que je veuille éveiller, réveiller les consciences en consacrant mes ultimes énergies à ce livre » (Changeons de voie, op.cit. page 23). Sabah ABOUESSALAM est sociologue urbaniste, directrice scientifique de la chaire Unesco Complexité et Territoire
Pierre RABHI, né en 1938 vit dans l’Ardèche. Agriculteur écologiste, essayiste, conférencier, il est l’initiateur du mouvement des Colibris : « Je me sens être un résistant à double titre. D’une part je n’adhère absolument pas à l’ordre qui est établi aujourd’hui dans la société, d’autre part je ne me limite pas à être « seulement » indigné et j’essaye, à mon niveau, de « proposer » et de « faire » » (Frères d’âme, op.cit. page 69).

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