« Nous sommes tous des réfugiés »

Pour ce second billet Jo Kerguéris nous livre un véritable cri du cœur sur l'accueil des réfugiés. Pour illustrer son propos il nous raconte une histoire : la sienne.

  « Réfugié ! A la seule évocation du mot, le débat s'enflamme ! Ces réfugiés, faut-il les accueillir ? Qui sont-ils ? Mais pourquoi ne demeurent-ils pas chez eux ? Sous le masque du réfugié, ne sont-t-ils pas des migrants économiques, demandeurs d'emplois qui nous font déjà, à nous, cruellement défaut ? Ou, pire encore, n'abritent-ils pas dans leurs rangs des ennemis qui, au nom d'une idéologie mortifère, qu'il nous faut combattre, viennent chez nous perpétrer les pires forfaits ?

Sur ce sujet, chacun se fait son opinion. Cependant, nul ne peut nier que des Balkans au Proche Orient, de la Libye à la Corne de l'Afrique, la guerre, les guerres, jettent sur les routes du monde des millions d'hommes, de femmes ou d'enfants, comme cela fut notre cas, quand il nous a fallu fuir sous les bombes, ou quand, plus près de nous, nos amis d'Afrique du Nord ont du tout quitté, laissant derrière eux leurs biens et ...leurs morts. Sans espoir de retour...

Ce que nous avons vécu, et sans doute, pire encore, d'autres le vivent aujourd'hui.

Pour illustrer mon propos, une brève histoire : la mienne.

Août 1944, la guerre va vers sa fin, mais la poche de Lorient subsiste. Un soir alors que Landevant dort du sommeil du juste, l'artillerie allemande se déchaîne, et vise spécifiquement le bourg.

Mes parents ramassent à la hâte leurs économies, quelques vêtements et rassemblent tout le monde à la cave. Commence une longue attente sous le sifflement des obus, jusqu'à ce que deux d'entre eux ne frappent notre maison de plein fouet. Tout l'intérieur est détruit, mais bien protégés, nous sommes tous sains et saufs.

Commence alors une course effrénée dans la nuit, jusqu'à ce que 10 km plus loin, au petit jour une ferme accueillante n'héberge tout le monde. J'avais 6 ans, 10 km dans les jambes, cet accueil je m'en souviendrais toute ma vie.

S'en suit une période de logement en baraque à l'orée de la forêt de Camors, de soupe populaire jusqu'à ce que ma mère rassemble quelques ustensiles de cuisine et installe une cuisine sommaire. A la rentrée comment faire pour l'école ? Une solution, le camp scolaire. Une initiative du vicaire de Caudan, qui avait rassemblé dans un collège de Baud une cinquantaine d'enfants de cette ville détruite, et qui ouvrait l'institution aux autres petits réfugiés.

Six ans en pension ! Le plus jeune du groupe, ployant de ce fait sous le poids des quolibets et des humiliations, obligé de gérer sa valise, son broc d'eau et sa cuvette  dans le froid de l'hiver, ça vous débrouille, mais ça vous laisse quelques cicatrices.

Puis, c'est le retour dans une maison à demi détruite, où l'on peut travailler manger, mais pas dormir. Il faut donc chaque soir faire les deux kilomètres qui nous séparent de l'ancien moulin de ma grand-mère. Mais peu importe les conditions de vie puisque je suis de retour et que j'ai retrouvé ma famille mon école, mes copains...

Cette expérience vous marque pour la vie. Et quand vous croisez dans les médias le regard angoissé d'une mère, les yeux las d'un petit dans les bras de son père, vous redevenez un réfugié...solidaire.... et soucieux  que ni vos enfants ni vos petits-enfants ne connaissent pareil malheur.

Nous sommes encore des milliers à avoir vécu ce temps. Tout était noir, et cependant nous avons traversé la tourmente grâce à des mains tendues, par les siens d'abord mais aussi par une foule d'anonymes. Nous avons ensuite bénéficié d'une relative prospérité grâce à la paix revenue.

Le temps est venu  pour tous ceux-là de parler pour réveiller les consciences.

Bien sûr qu'il nous faut conjuguer valeurs et réalisme. Bien sûr que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, mais il nous faut à notre tour encore et toujours tendre la main...

Et comme seule la paix peut faire cesser cette ignominie, redevenons des citoyens actifs, des ouvriers de paix. Quelles que soient nos opinions, soutenons nos gouvernants avec force, persévérance, obstination, pour qu'ils contraignent la communauté internationale à définir les voies et moyens qui permettent d'accueillir les réfugiés en attendant qu'ils ne retrouvent leurs racines, leur pays, leurs maisons (ou parfois ce qu'il en reste, mais même cela n'a pas de prix).

Aussi individualiste que soit notre société, notre responsabilité dépasse désormais le cadre strict de nos frontières, si nous ne voulons pas, que le chaos aidant, nous ne courrions le risque d'être un jour de nouveau des réfugiés. La violence et  la bêtise humaine peuvent frapper n'importe quand, n'importe où ...

La paix est un bien fragile protégeons la !

Donnons raison à cet anonyme qui déclarait si joliment la semaine passée : "Je continue à être un survivant de la guerre qui voulait bâtir un continent de Paix ".

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                                                                                                                                                                                                                                                                JO Kerguéris, ancien Sénateur, ancien Président du Conseil Général du Morbihan et ancien maire de Landévant.