La justice est une parole, peut-elle devenir une image ?

Présentée par PR-23544

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L'édito d'Isabelle de Gaulmyn

mardi 29 septembre à 7h55

Durée émission : 3 min

La justice est une parole, peut-elle devenir une image ?

© DR

Lundi, dans Le Parisien, le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti s'est prononcé pour une justice "totalement filmée et diffusée". Un souhait qui n'est pas sans poser des difficultés.

« La justice doit se montrer aux Français. La publicité des débats est une garantie démocratique », ajoute le ministre de la Justice. Pour le moment, les audiences ne peuvent pas être filmées ou seulement, dans de très rares cas, pour l’histoire, comme pour les attentats de janvier 2015. Filmer les procès ? Pourquoi pas ? Il est vrai que de nombreux pays le font déjà, autour de nous. Et que la justice est mal connue des Français. Il y aurait de ce fait une vertu pédagogique. Mais on voit bien immédiatement toutes les difficultés.

Crainte du voyeurisme

Déjà, quels procès mettre en boîte? Impossible de mettre en images l’ensemble des audiences qui se tiennent chaque jour en France ! On peut en revanche envisager que ce soit le cas pour une dizaine de procès par an. Mais sélectionnés selon quels critères ? Par qui ? Deuxième difficulté : attention à ne pas le faire pour des raisons purement médiatiques d’audience, on voit bien ce que peut avoir de voyeurisme notre attrait pour certains faits divers particulièrement hors norme. A transformer le prétoire en salle de spectacle. Il serait sans doute indispensable que les retransmissions ne soient pas immédiates, au cours du procès. Troisièmement, filmer n’est jamais neutre, contrairement à ce que l’on croit trop souvent. Pas plus que les journalistes lorsqu’ils écrivent. Un film, comme un article, ce n’est pas une simple transcription mais toujours la réécriture d’une réalité. Il faudra résumer, choisir telle ou telle image. Il sera sans doute important de définir assez précisément une charte pour les réalisateurs de tels films.

Un espace sans images pour dire les choses 

Surtout, il faut être conscient de l’intérêt aujourd’hui de pouvoir rendre la justice "au calme", à côté, hors pression… D’autant plus dans une société aussi médiatisée que la nôtre. Car le tribunal est sans doute l’un des derniers lieux, avec les liturgies religieuses, où la parole a encore du poids. Il y a la parole, souvent tonitruante, des avocats. Celles de juges, qui est plus mesurée. Mais il y a surtout cette parole, précieuse, celle qui n’a pas été dite, et que le procès doit permettre d’entendre. Celle des victimes, qu’il faut aller parfois chercher si loin. Celle aussi de l’accusé, sachant sans doute que la mise en parole de ce qu’il a fait est une condition pour commencer un travail de réparation. Cela sera-t-il possible devant caméras ?

La justice nous offre aujourd’hui cet espace où les mots ont un sens, où le procureur, le juge, cherche à faire dire le terme juste, dans une opération de catharsis assez fascinante. Je suis peut-être très ringarde, mais je me demande parfois si le fait que notre société soit envahie par les images n’est pas pour rien dans la perte de notre capacité à dire vraiment les choses.
 

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