Vivre la naissance du monde avec Maître Eckhart

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Chronique de Bernard Ginisty

vendredi 25 septembre à 8h06

Durée émission : 3 min

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Vivre la naissance du monde avec Maître Eckhart Chronique de Bernard Ginisty du 25 septembre 2020 La crise mondiale due au corona virus conduit tout un chacun à s’interroger, à sa façon, sur ce qu’il considérait jusqu’à présent comme des évidences. Pour éclairer cette « mutance » nécessaire, les poètes et les mystiques sont des éclaireurs privilégiés. Maître Eckhart, chef de file l’école des mystiques rhénans au Moyen-Âge, définit l’expérience mystique comme celle de la réalité ultime. Bien loin de s’évader dans des considérations abstraites, il s’agit, y compris dans les aspects les plus humbles de la vie, de percevoir la gratuité radicale qui les fonde. Pour lui, « la vie est en elle-même noble, joyeuse et forte » (1), car ce fondement est toujours présent. C’est nous qui sommes, le plus souvent, absents. On comprend alors que le thème majeur de l’œuvre d’Eckhart soit celui de l’éveil et de la naissance. Pour lui, Dieu se définit comme la source de tout engendrement : « Si l’on me demandait ce que fait Dieu dans le ciel, je dirais : il engendre le Fils, il l’engendre sans cesse dans sa nouveauté et sa fraicheur » (2). Dès lors, la seule expérience possible, à ses yeux, de ce qu’on nomme Dieu, « c’est de le saisir dans l’accomplissement de la naissance » (3), naissance, précise-t-il qui « ne se produit pas une fois dans l’année, ni une fois dans un mois, ni une fois dans la journée, mais en tout temps » (4). Cette capacité de percevoir les êtres et les choses dans leur état naissant et non dans leur désignation abstraite est aussi le cœur de l’expérience poétique. Chez Eckhart, c’est l’accès à ce qu’il nomme « la plus haute vérité, sans être entravé par toutes les œuvres et toutes les images dont on a jamais eu connaissance, dégagé et libre, recevant sans cesse à nouveau, en ce maintenant, le don divin » (5). Tant de religions et de systèmes philosophiques ont généré des idoles conceptuelles ou moralisatrices qui masquent le jaillissement du don créateur toujours à l’œuvre. Cela le conduit à exprimer cette invocation : « je prie Dieu qu’il me libère de Dieu » (6). Il me paraît particulièrement significatif que la seule prière que le Christ ait enseignée à ses disciples ne comporte pas le mot « Dieu ». Le « Notre Père », nous apprend que les chemins vers Dieu ne peuvent faire l’économie de la conscience d’une naissance et d’une fraternité universelles. Pour Maître Eckhart, la vie éternelle annoncée par l’Évangile n’est pas un « repos éternel » car, pour lui, « la particularité de l’éternité, c’est que l’être et la jeunesse sont un en elle » (7). Rapportant une des nombreuses rencontres qu’il eut avec le jésuite paléontologue et théologien, Pierre Teilhard de Chardin, le philosophe Jean Guitton écrivait : « je notais, jouant sur le mot que, pour lui, il n’y avait pas des essences, mais des escences (florescence, sénescence, adolescence...) » (8). Il n’y a que des itinéraires, pas de possessions. Plus que jamais, dans la crise que nous traversons, nous devons quitter les affrontements stériles entre des abstractions « essentielles » chères aux dogmatismes idéologiques et religieux, pour découvrir les processus « de naissance » dans le monde. Comme l’exprime Maurice Bellet : « Le progrès se fait – selon la loi de toutes les grandes choses humaines – non en ajoutant et en ajoutant encore à l’acquis, mais par une reprise héroïque de la primitive ouverture, pour que cette naissance soit aujourd’hui dans toute sa force » (9). Peut-être est-ce cela, « l’état de grâce ». (1) Maître ECKHART (1260-1328) : Sermons Tome 3 sermon 78, Éditions du Seuil, 1979, traduction de Jeanne Ancelet-Hustache, page124. (2) Id. Tome 2, sermon 31, page 9 (3) Id. Tome 2, sermon 48, page 113 (4) Id.Tome 2, sermon 37, page 44 (5) Id. Tome 1, sermon 1, page 47 (6) Id. Tome 2, sermon 52, page 148 (7) Id.Tome 3, sermon 83, page 151 (8) Jean GUITTON (1901-1999) : JOURNAL, Études et Rencontres 1952-1955, éditions Plon 1959, page 237. (9) Maurice BELLET (1923-2018) : L’Église morte ou vive, éditions Desclée de Brouwer, 1991, page 50.