"Les faits, autobiographie d'un romancier", une autopsie de Philip Roth

Présentée par PR-21824

S'abonner à l'émission

L'Actualité littéraire

jeudi 18 juin à 8h52

Durée émission : 3 min

"Les faits, autobiographie d'un romancier", une autopsie de Philip Roth

Christophe Henning nous présente aujourd'hui "Les faits, autobiographie d'un romancier" de Philip Roth, publié aux éditions Gallimard.

De quoi se nourrit un romancier pour tisser ses livres ? Des faits bien sûr, et des histoires qu’il a connu, qu’il glane au fil du temps. Il en fait son miel, déforme les faits au gré de sa fantaisie, noie la réalité dans l’imaginaire et emporte ses lecteurs dans une histoire dans laquelle il devient difficile de démêler le vrai du faux. Philip Roth grand écrivain juif américain décédé en 2018, une trentaine de romans, un palmarès impressionnant, a ressenti un jour le besoin de jouer carte sur table, de révéler ses sources, de dresser son « autobiographie ». Et tout commence dans l’enfance, avec, pour Philip Roth une sorte de conflit entre les racines familiales et le rêve américain : « le cercle de mes fréquentations, dans mon enfance, se centrait autour du phénomène le plus intrinsèquement américain », écrit-il. « J’aurais du mal à faire la distinction entre grandir juif et grandir américain ». N’empêche. L’actualité nous le rappelle encore, l’Amérique est diverse et parfois divisée : « Les juifs se regroupaient parce qu’ils étaient profondément différents des autres – mais à part ça, tout à fait comme tout le monde… »
 
Une autobiographie par Philip Roth, ça reste de la grande littérature et on y retrouve sa marque, le ton désabusé, l’humour grinçant, lui qui s’est inspiré de sa propre existence dans ses romans fait comme s’il y avait dans ces pages des révélations… En fait, il s’amuse à enjoliver la réalité de son enfance mais aussi de ses années de fac, de ses amours chaotiques. Il joue au bad boy, fait de lui un héros pas tout à fait ordinaire : « A vingt ans je m’étais détaché du quotidien douillet d’une sympathique fraternité étudiante ; je commençais même à dépasser mes conflits moraux intérieurs ». Il commence à publier quelques nouvelles, se dit que devenir écrivain vaut mieux qu’être professeur de littérature. Conquérant de sa propre liberté, il se sent prêt à tout : « Je n’étais pas seulement un homme, j’étais une homme libre ». Bref : une autobiographie qui pourrait sembler banale mais voilà : c’est Philip Roth, et le livre est aussi un exercice d’autodérision, notamment face à l’adversité, quand la communauté juive dénonce ses nouvelles jugées antisémites, ou que son amour avec Josie tourne au fiasco. Voilà qui donne un ton romanesque à cette autobiographie, d’autant plus quand intervient Nathan Zuckerman…
  
Zuckerman est un vrai personnage de roman, c’est l’alter égo de Philip Roth qui lui a fait vivre de multiples aventures dans des romans baroques. Dans un curieux jeu de miroir, Zuckerman le héros fantasque vient corriger son créateur l’écrivain : « De l’historien de soi, on attend qu’il résiste de tout son être à la tentation commune de falsifier, de déformer et de nier. Est-ce vraiment toi ou bien l’image de toi que tu veux présenter à tes lecteurs ? » Pour dire encore : « Avec ce livre, tu t’es lié les mains dans le dos et tu t’évertues à écrire avec tes pieds ». Finalement, loin d’une autojustification, Philip Roth signe un magnifique hommage à la fiction : peut-être n’y a-t-il rien de plus vrai que le roman.
 

Les dernières émissions

L'émission

Le jeudi à 8h52

Chaque jeudi, Christophe Henning présente un ouvrage qu'il a sélectionné.

Le présentateur

Christophe Henning

Journaliste de presse écrite dans le groupe Bayard, Christophe veut susciter le débat et favoriser la rencontre des témoins. Lecteur infatigable, il partage volontiers ses coups de cœur. Dans les studios parisiens de RCF, il donne la parole aux auteurs, mais aussi aux acteurs de la société et de l’Eglise.