Bertrand Tavernier, le cinéphile mélomane

Présentée par UA-169775

La Symphonie du cinéma

mercredi 7 avril à 12h00

Durée émission : 25 min

Bertrand Tavernier, le cinéphile mélomane

© Wikipedia. Bertrand Tavernier en 2007.

Philippe Sarde, d’abord, mais aussi Antoine Duhamel, Herbie Hancock ou Marco Beltrami avaient collaboré avec ce défenseur et amoureux de la musique de film, disparu le 25 mars 2021.

00:00

00:00

Le cinéma français vient de perdre son historien à l’âge de 79 ans. Bertrand Tavernier avait une connaissance rare du 7e art et  fut, tour à tour, assistant réalisateur, attaché de presse, critique de cinéma avant de passer à la mise en scène au milieu des années 70 avec « L’Horloger de Saint-Paul ». La Symphonie du cinéma revisite cette semaine quelques-uns des ses nombreux films.
 
“La musique m’est très utile. Souvent quand je travaille sur le scénario, je parle contrepoints, dissonances. J’essaie de trouver des analogies musicales. Et c’est quelque chose de capital. La musique de film, ce n’est pas de la musique de variété. C’est au contraire une composition à part entière dont souvent les gens qui la font ne se sentent pas assez reconnus.”
Ainsi parlait Bertrand Tavernier qui vient de disparaître à l’âge de 79 ans, cinéaste mélomane et grand amateur de jazz qui se confiait en 2015 à l’occasion des 10es Rencontres internationales du cinéma de patrimoine de Paris.
Un an après « L’Horloger de Saint-Paul », Bertrand Tavernier réalise "Que la fête commence", un second film dans la foulée, musicalement très illustratif, porté par un trio d’acteurs magique : Philippe Noiret en régent de France, Jean Rochefort en abbé et Jean-Pierre Marielle en nobliau révolutionnaire.
 

« QUE LA FÊTE COMMENCE » (1975) : ANTOINE DUHAMEL RÉHABILITE PHILIPPE D’ORLÉANS

Avec la collaboration d’Antoine Duhamel, Bertrand Tavernier sort de l’oubli, en 1975, les compositions musicales de Philippe d’Orléans, musicien accompli, féru de musique ancienne et ancien élève de Marc-Antoine Charpentier. Dans "Que la fête commence", film en costumes qui retrace une période méconnue de l'histoire de France à savoir la régence et la gouvernance de Philippe d'Orléans à la place du futur Louis XV, encore trop jeune, on entend notamment « L’air pour les Grâces et les Plaisirs », prologue tiré de l’opéra « Penthée », paru en 1705, restitué, ici, par Antoine Duhamel qui va collaborer sur plusieurs films de Tavernier par la suite.
 

“LE JUGE ET L’ASSASSIN” (1976): JEAN-ROGER CAUSSIMON ET PHILIPPE SARDE

En 1976,  Jean-Roger Caussimon chante “La Complainte de Bouvier l’éventreur”. La musique du film a été composée par Philippe Sarde et dirigée par Hubert Rostaing. Avec Jean-Roger Caussimon, Sarde a écrit trois chansons originales. “Le Juge et l’assassin” est le troisième long métrage du Lyonnais Bertrand Tavernier, inspiré d'une sanglante série de faits divers survenus dans le sud-est de la France. C’est aussi un face à face d’anthologie entre Philippe Noiret et Michel Galabru dans son rôle sans doute le plus dramatique. Bertrand Tavernier décrit, en filigrane, différents aspects d'une société française de la fin du XIXe siècle en proie à la lutte des classes et déchirée par l'affaire Dreyfus.
 

“COUP DE TORCHON” (1981): TURPITUDES SOUS LE CIEL DE L’AFRIQUE COLONIALE

En 1981, Bertrand Tavernier transpose l'action du polar de Jim Thompson « 1 275 Âmes », d’une petite bourgade du Texas à l'Afrique coloniale d'avant-guerre pour son film « Coup de torchon ». Une chronique féroce sur les rapports de classe entre plusieurs personnages peu recommandables voire carrément amoraux, avec Philippe Noiret, Jean-Pierre Marielle et Eddy Mitchell dans son premier rôle important au cinéma, un an après avoir pris part, avec Pierre Papadiamandis, à la bande originale d’ « Une Semaine de vacances » sur laquelle figurent notamment plusieurs chansons. Dans « Coup de torchon », ce sont Isabelle Huppert et Stéphane Audran, séparément, qui y vont de leur ritournelle, tandis qu’une nouvelle fois, Bertrand Tavernier confie les clés de la partition musicale à Philippe Sarde qui signe, entre autres, « Je suis mort il y a si longtemps » qui fait office de générique de fin.
 

« UN DIMANCHE À LA CAMPAGNE » (1984): UN DÉJEUNER CHEZ RENOIR

Une famille bourgeoise, un dimanche de fin d’été, nous sommes en 1912  et un vieux peintre, sans réel génie et au crépuscule de sa vie reçoit, comme chaque week-end dans sa belle maison, son fils et sa famille, ainsi que sa fille, jouée par Sabine Azéma, jeune femme moderne et anticonformiste. Le film se veut un hommage aux peintres impressionnistes et à Renoir en particulier tandis que la musique provient d’auteurs variés : Philippe Sarde, toujours, Gabriel Fauré, mais aussi Louis Ducreux, qui joue le vieux peintre et Marc Perrone qui signe cet air d’accordéon intitulé « Polka » que l’on peut entendre dans une scène où Sabine Azéma et Louis Ducreux entament une danse sous les tonnelles.
Venons-en au jazz à présent et à un film « Autour de minuit », dont la BO obtiendra le César, ainsi que l'Oscar de la meilleure musique originale en 1987.
 

« AUTOUR DE MINUIT » (1986): TANT QU’IL Y AURA DU JAZZ…

Nous sommes en 1983, lors d’un déjeuner avec son ami Martin Scorsese. Bertrand Tavernier fait la connaissance d’Irwin Winkler, grand producteur de séries et films à succès hollywoodiens. Dans la discussion, le cinéaste français confie son rêve, un peu fou, de réaliser un film sur un musicien de jazz américain dans le Paris de la fin des années 50. En 1986, Dexter Gordon interprète librement le saxophoniste américain Lester Young, mais aussi le pianiste Bud Powell dans une histoire d'amitié entre un vieux jazzman sur le déclin et un jeune admirateur parisien (joué par François Cluzet) qui lui redonne foi en son talent. Signée par Herbie Hancock, la musique convie de nombreux autres musiciens de jazz comme Bobby McFerrin, Freddie Hubbard, John McLaughlin ou encore Chet Baker. Particularité, chaque morceau a été filmé et enregistré en direct sur un magnétophone 24 pistes, une première en France à l’époque.
 

« CAPITAINE CONAN » (1996): LES WALKYRIES AU CŒUR DES BALKANS

Bertrand Tavernier avait déjà abordé la guerre de 14-18 dans « La Vie et rien d'autre » en 1989, qui prenait pour trame l'histoire du soldat inconnu. Il récidive, sept ans plus tard, dans « Capitaine Conan » avec le portrait d’un jeune officier habité par l’esprit de la guerre, incarné par Philippe Torreton , qui va mener un commando héroïque dans les Balkans au sein de l'armée d'Orient.
Vous avez pu entendre « La Cantate de l'offensive », une partition signée par Oswaldo d'Andrea, compositeur également pour « La Vie et rien d’autre » qui lui a valu le César de la meilleure musique.
De la Première à la Seconde Guerre mondiale, il n’y a qu’un pas si l’on peut dire pour une nouvelle page d’histoire dans « Laissez-passer », photographie de l’industrie du cinéma sous l’Occupation.
 

« LAISSEZ-PASSER » (2002) : UNE ODE AU CINéMA FRANÇAIS DES ANNÉES DE GUERRE

 “Gardien d'une certaine idée du cinéma", pour reprendre les mots d’Isabelle Huppert, Bertrand Tavernier était un boulimique et ce dès sa prime jeunesse. Eveillé au 7e art par les westerns de Raoul Walsh et John Ford et un cinéma américain qu’il avait en amour, il avait animé un ciné club dédié aux films des années 40 et 50, puis était devenu attaché de presse pour la Warner, avait assuré la promotion des films de Stanley Kubrick avant de devenir assistant de Jean-Pierre Melville sur « Léon Morin prêtre ». Son autre marotte était de ressortir de l’oubli de vieux réalisateurs français oubliés tels qu’Henri Decoin, Robert Bresson, Max Ophüls, Claude Autant-Lara, les scénaristes Jean Aurenche et Pierre Bost ou encore Jean-Devaivre, à qui Jacques Gamblin prête ses traits en  2002 dans « Laissez-passer », film où l’on peut entendre la musique d’Antoine Duhamel mais aussi Tino Rossi chanter « Je crois entendre encore » ou « La Romance de Nadir », tiré de l’opéra de Bizet « Les Pêcheurs de perles ».
 

« LE MASSACRE DE FORT APACHE», DE JOHN FORD, SA MADELEINE DE PROUST (MUSIQUE: Richard Hageman)

Les grands réalisateurs hollywoodiens l’avaient fortement impressionné dans sa jeunesse, à commencer par John Ford. « C'est le premier cinéaste dont j'ai écrit le nom sur un cahier, après avoir vu "Le Massacre de Fort Apache". J'avais 13 ans. Il m'a donné envie de réaliser des films en même temps qu'il m'a ouvert les portes de l'Amérique. » Son rêve américain, Bertrand Tavernier le réalisera, non sans mal, en 2009, avec « Dans la brume électrique », inspiré du roman de James Lee Burke…
 

« DANS LA BRUME éLECTRIQUE » : LE RÊVE AMÉRICAIN EN 2009

… Un polar poisseux sur la mémoire dans le bayou de la Louisiane où un inspecteur, joué par Tommy Lee Jones, enquête sur le meurtre d’une jeune prostituée horriblement mutilée. La musique quant à elle est du compositeur américain Marco Beltrami avec lequel Bertrand Tavernier n’aura pas eu les relations habituelles comme sur ses autres films avec le compositeur, à son grand regret en raison de dissensions avec la production américaine. Le montage du film raccourci d’un quart d’heure pour les Etats-Unis, où il n’est sorti qu’en DVD, diffère en effet de la version française.

 
Quelques conseils de lecture pour prolonger cette émission
Bertrand Tavernier, qui était président du Festival de cinéma de Lyon et de l'Institut Lumière, laisse des livres fondamentaux sur le cinéma américain et français. Il était d’ailleurs en train d'écrire une mise à jour de "50 ans de cinéma américain", paru en 1961. On lui doit notamment « Amis américains », un livre monumental de mille pages et près de 3 kilos, édité par l’Institut Lumière et Actes Sud, qui réunit les entretiens réalisés sur un demi-siècle avec les grands d’Hollywood : de John Huston, à Elia Kazan, en passant par Robert Altman et Quentin Tarantino… ou encore un recueil de souvenirs, regroupés par Noël Simsolo dans « Le Cinéma dans le sang », paru en 2001 chez Ecriture.

Philippe Sarde était une nouvelle fois à la baguette pour « Quai d’Orsay », dernier long métrage au cinéma de Bertrand Tavernier en 2013 sur les arcanes du pouvoir et adaptation de la bande-dessinée de Christophe Blain et Abel Lanzac, librement inspirée par Dominique de Villepin que joue Thierry Lhermitte.

Play list des titres diffusés
« Air du régent », BO « Que la fête commence », Philippe d’Orléans, Antoine Duhamel
 “Complainte de Bouvier l’éventreur”, BO “Le Juge et l’assassin”, Jean-Roger Caussimon. Musique: Philippe Sarde
Générique de fin  “ Je suis mort il y a si longtemps”, BO “Coup de torchon”, Philippe Sarde
« Polka », BO « Un Dimanche à la campagne », Marc Perrone
« Still time», BO « Autour de minuit », Herbie Hancock
Extrait “Capitaine Conan”, de Bertrand Tavernier (1996)
“La Cantate de l'offensive”, BO “Capitaine Conan”, Oswaldo d'Andrea  
« Je crois entendre encore » (« La Romance de Nadir »), BO « Laissez-passer », Tino Rossi
 « Fort Apache theme », BO « Fort Apache », Richard Hageman
Thème, BO « Dans la brume électrique », Marco Beltrami
« Arrivée au quai d’Orsay », BO « Quai d’Orsay », Philippe Sarde

Réalisation technique: Clément Bonsignore

Sur le même thème :

Les dernières émissions

L'émission

Le samedi à 16h30

"La Symphonie du cinéma", une émission de Fabien Genest pour voyager dans l'univers des musiques de films.

Le présentateur

Fabien Genest

Journaliste de presse écrite et producteur de radio, passionné de cinéma et musique fabien.genest@rcf.fr