Jacques Demy, cinéaste du bonheur

Présentée par UA-142165

La Symphonie du cinéma

mercredi 21 octobre à 12h00

Durée émission : 25 min

Jacques Demy, cinéaste du bonheur

© Leo Weisse/Ciné-Tamaris. Michel Legrand et Jacques Demy à Nantes, 1960.

Jacques Demy. Un nom synonyme d’enchantement, de chansons et de musique. Celle de Michel Legrand, un compositeur avec lequel le cinéaste, qui disparaissait il y a trente ans, aura collaboré à neuf reprises, notamment pour Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort, deux Ovni, passés à la postérité.

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La Symphonie du cinéma est consacrée, cette semaine, à Jacques Demy qui disparaissait, voilà trente ans, le 27 octobre 1990 à l’âge de 59 ans. Faire une émission entière à son univers, c’est bien sûr célébrer la comédie musicale. Car les notes ne sont jamais bien loin chez Demy, un cinéaste qui aura sublimé le rapport amoureux et filmé les femmes sous leur meilleur jour comme en 1960 Anouk Aimée dans « Lola » jouant une danseuse de cabaret pour marins en escale.  
 

« LOLA » : LA RENCONTRE AVEC MICHEL LEGRAND

En 1960, Jacques Demy réalise avec « Lola », son premier long-métrage. Il confie la musique alors à un jeune compositeur de jazz prometteur, de huit mois son cadet, qui n’est autre que Michel Legrand remplaçant au pied levé Quincy Jones. Leur rencontre fera date et leur complicité allait faire des merveilles. Agnès Varda, épouse de Jacques Demy, écrit les paroles de « La Chanson de Lola » qu’interprète tout en sensualité Anouk Aimée dans une scène, tournée sous les boiseries de la célèbre brasserie de La Cigale à Nantes. L’actrice chante mais sera doublée en post synchronisation par Jacqueline Danno. Jacques Demy choisira, deux ans plus tard, Jeanne Moreau pour le rôle principal de « La baie des anges » centré, à nouveau, sur une figure féminine forte et le ressort des sentiments.    
 

« LA BAIE DES ANGES » : JEANNE MOREAU EN PETITE SŒUR DE LOLA

L’envolée de notes pour le thème du « Jeu », joué au piano par Michel Legrand pour « La baie des anges » où l’on suit Jeanne Moreau, alias Jackie, cheveux blond platine et cigarette aux lèvres, petite sœur de Lola et femme perdue, soumise aux caprices du hasard qui se retrouve séduite par un jeune employé de banque, incarné par Claude Mann.  Ecrit en quelques jours, le scénario montre la descente aux enfers d’une femme possédée par son addiction. Un film que Jacques Demy n’avait pas prévu au départ mais que lui inspire son séjour à Cannes où il cherche un financement pour « Les Parapluies de Cherbourg », projet qui se concrétisera quelques mois plus tard…
 

« LES PARAPLUIES DE CHERBOURG» : ET DEMY INVENTA LA COMéDIE MUSICALE à LA FRANçAISE

« Les Parapluies de Cherbourg » est un pari fou, un travail de persévérance. Ni comédie musicale hollywoodienne, ni film opéra, ni opérette française, il est un film « en chanté » en deux mots, selon la belle formule de Jacques Demy. Et pourtant le sujet n’est pas facile.  Aborder, avec une apparente légèreté, la guerre d’Algérie, représentée dans le film par la figure de l’absence, telle que la vécurent des familles et des femmes françaises, était osé en cette année 1963. Mais l’idée même d’un film musical entièrement chanté vaudra au tandem Demy-Legrand leur premier triomphe, couronné à Cannes par la palme d’or en 1964. La France découvre une toute jeune Catherine Deneuve, gracile, qui joue Geneviève, amoureuse de Guy qui lui annonce dans le garage où il travaille qu’il est mobilisé sous les drapeaux. Jusqu’à la fin du tournage, la production doutera du succès de ce film ovni et l’aide de Francis Lemarque s’avèrera décisive pour la coproduction musicale de la bande sonore qui compte pas moins de dix-neuf thèmes. Citons au passage Danielle Licari et José Bartel, les doublures vocales de Catherine Deneuve et Nino Castelnuovo qui joue Guy, l’amant de Geneviève.
Innovant, déroutant, le film allait connaître un immense succès à la fois critique et populaire mais aussi une carrière internationale, suivi trois ans plus tard, par le second chef d’oeuvre de Jacques Demy: « Les Demoiselles de Rochefort »…
 

« LES DEMOISELLES DE ROCHEFORT » : UN CHEF D’ŒUVRE POUR LA POSTéRITé

Chorégraphies élégantes, couleurs saturées et chatoyantes, comédiens talentueux à l’image du trio Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Jacques Perrin ... Les compliments pleuvent à la sortie du film. Danielle Darrieux, qui  interprète « La Chanson d’Yvonne », est la seule comédienne à ne pas avoir été doublée pour les chansons des « Demoiselles de Rochefort ». Auréolé du succès des « Parapluies de Cherbourg », Jacques Demy  a fait appel à deux stars américaines de la comédie musicale:  Gene Kelly et George Chakiris, révélé, huit ans plus tôt dans « West Side Story ».
Déjà nominé aux Oscars en 1964, Michel Legrand l’est cette fois dans deux catégories : meilleure musique originale et meilleure chanson. Enregistré à la fois en français et en anglais, le film sort à Paris le 8 mars 1967 et va devenir un grand succès notamment à l’étranger. Ce sera aussi l’avant-dernier de Françoise Dorléac qui meurt dans un accident de voiture trois mois après la sortie.
 

« MODEL SHOP » : LA PARENTHèSE AMéRICAINE

Après « Les Demoiselles de Rochefort », Jacques Demy part aux Etats-Unis où il restera plus de deux ans. Grâce à sa rencontre avec Jerry Ayres, un cadre de la Columbia, il obtient le financement pour tourner un film américain à petit budget. Ce sera « Model shop » qui contient notamment le titre  « The Moving van » du groupe de rock psychédélique californien Spirit qui signe la BO.  Le succès du film sera confidentiel en 1969 et vaut surtout pour son esthétique, sa vision américaine et la présence d’Anouk Aimée. Il clôt ainsi la trilogie commencée avec Lola et poursuivie avec  Les « Parapluies de Cherbourg ». Jacques Demy rentre en France avec le scénario de son prochain film, qui reprend la trame narrative de la version de « Peau d’âne », le conte de Charles Perrault. Le réalisateur y apportant une fantaisie très moderne et une touche pop qui préfigure la décennie 1970.
 

« PEAU D’âNE » : CHARLES PERRAULT EN COMéDIE MUSICALE, UN OVNI POP

Pour « Peau d’âne », Jacques Demy a retrouvé Michel Legrand. Le compositeur mélange les genres. La musique baroque cotoie le jazz et des morceaux aux accents pop, le tout pour faire naître la féerie. De même que dans les précédents films de Jacques Demy, les acteurs principaux sont doublés pour les chansons. Jacques Perrin par Jacques Revaux, Delphine Seyrig par Christiane Legrand tandis qu’Anne Germain prête sa voix à Catherine Deneuve notamment sur « La Recette du cake d’amour » que nous venons d’entendre et qui accompagne l’une des plus célèbre scènes du film où, réfugiée dans la forêt, elle cuisine avec entrain et libère un poussin en cassant un œuf.
Les années suivantes seront beaucoup moins emballantes et créatives. Jacques Demy tournera trois autres films dont une adaptation d’un autre conte, « Le Joueur de flûte », des frères Grimm, une comédie avec Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni et « Lady Oscar », transcription au cinéma d’un célèbre manga japonais.  Trois films avant « Une Chambre en ville » en 1982 où Michel Colombier remplace Michel Legrand qui a décliné le projet.
 

« UNE CHAMBRE EN VILLE » : UN CONTE SOCIAL DéSENCHANTé SANS MICHEL LEGRAND

La musique mélancolique de Michel Colombier pour « Une Chambre en ville ». Jacques Demy renoue avec un film musical et sa ville de Nantes pour raconter l’histoire d’amour sur fond de grèves et conflits sociaux entre un ouvrier, joué par Richard Berry et une jeune femme de condition bourgeoise, mal marié, incarnée par Dominique Sanda.  Comme pour beaucoup de ses films précédents, Jacques Demy a dû braver de nombreux écueils pour mener à bien son projet à commencer par l’absence de têtes d’affiche : Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, ou encore Isabelle Huppert ayant décliné sa proposition. Mais la plus grande surprise est l’absence de Michel Legrand, rétif, voire hostile même au scénario et à ses thématiques sociales y voyant là l’influence d’Agnès Varda. Drame désenchanté, loin de la chatoyance des Demoiselles, le film ne trouve pas vraiment son public malgré une bonne critique.

La Minute Judy Garland
Cette semaine dans La Minute Judy Garland… Alberto Sordi est à l’honneur à travers la chanson « Ma’N’Do Hawaii », qu’il partage en duo avec Monica Vitti dans « Poussière d’étoiles », un film qu’il réalise également en 1973 où il joue un saltimbanque itinérant dans l’Italie en guerre. Quatrième fils d'un professeur de musique, celui que l’on considère comme le plus grand acteur de la comédie à l’italienne, né il y a cent ans, le 15 juin 1920 à Rome, chanta, jeune, comme soprano dans le choeur de la chapelle Sixtine.

 
Quelques conseils…
Et tout d’abord Le monde en-chanté de Jacques Demy, de Sophie Laporte, paru chez Flammarion, qui n’est autre que le catalogue de la très belle exposition qu’avait consacrée au cinéaste la Cinémathèque française en 2013. Autres livres,  Les Demoiselles de Rochefort : histoires de sœurs, d’Elsa et Natacha Wolinski, un livre qui s’adresse aussi bien aux amoureux de Demy qu’aux novices et une formidable porte d’entrée dans son univers à nul autre pareil à travers un livre illustré, aux allures d’enquête, paru en 2017 aux éditions de La Martinière et puis, Elle s’appelait Françoise, le livre de confidences de Catherine Deneuve, émaillé par de très beaux textes de Patrick Modiano, sur Françoise Dorléac, paru en 2017 chez Michel Lafon.
Ecoutez ou réécoutez également les chansons des films de Jacques Demy et Michel Legrand, regardez leurs films, on ne s’en lasse jamais, et on comprend mieux pourquoi le cinéma du Nantais était à la foi si précieux et si unique. Un cinéma qui a influencé nombre d’auteurs depuis, d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau à Christophe Honoré, en passant par François Ozon, jusqu’à Damien Chazelle et son jubilatoire La la land.    
Et on se quitte avec « 3 Places pour le 26 », le dernier film de Jacques Demy en 1988, un film une nouvelle fois musical et un hommage au music-hall à travers le retour à Marseille, dans sa ville natale, d’un comédien à la fin de sa carrière, joué par Yves Montand lequel interprète notamment Ciné qui chante sur une musique de Michel Legrand pour ce qui fut leur neuvième et dernière collaboration.  

 
Play list des titres diffusés :
"La Chanson de Lola", BO "Lola", Jacqueline Danno. Musique : Michel Legrand
"Le Jeu", BO "La baie des anges", Michel Legrand
"Devant le garage", BO "Les Parapluies de Cherbourg",  Danielle Licari et José Bartel. Musique : Michel Legrand
"La Chanson d’Yvonne", BO "Les Demoiselles de Rochefort", Danielle Darrieux. Musique : Michel Legrand
"The Moving van", BO "Model Shop", Spirit
"Peau d’âne" générique, BO "Peau d’âne", Michel Legrand
"Recette du cake d’amour", BO "Peau d’âne", Anne Germain. Musique : Michel Legrand
"Thème d’"Une Chambre en ville", BO "Une Chambre en ville", Michel Colombier
"Ma’N’Do Hawaii", BO "Poussière d’étoiles", Alberto Sordi et Monica Vitti
"Ciné qui chante", BO "3 Places pour le 26", Yves Montand. Musique : Michel Legrand  
 
Réalisation technique :  Clément Bonsignore

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L'émission

Le samedi à 16h30

"La Symphonie du cinéma", une émission de Fabien Genest pour voyager dans l'univers des musiques de films.

Le présentateur

Fabien Genest

Journaliste de presse écrite et producteur de radio, passionné de cinéma et musique fabien.genest@rcf.fr