Marx et le marxisme, un outil pour nos passions politiques

Présentée par

S'abonner à l'émission

Le Temps de le dire

mercredi 9 mai 2018 à 9h03

Durée émission : 55 min

Marx et le marxisme, un outil pour nos passions politiques

© Wikimédia Commons - En 2018, on commémore le 200è anniversaire de la naissance de Karl Marx

On en a fait un slogan, l'objet de débats sans fin, et même une stratégie révolutionnaire vers un régime totalitaire. Que penser du marxisme 200 après la naissance de Karl Marx?

"Une qualité de l'oeuvre de (Karl) Marx, c'est qu'elle peut être expliquée en cinq minutes, en cinq heures, en cinq ans ou en un demi-siècle", disait Raymond Aron, spécialiste du marxisme. Une formule qui reflète la façon dont on a fait du marxisme tantôt un slogan, tantôt l'objet d'interminables débats, jusqu'à une stratégie révolutionnaire vers un régime totalitaire. Il y a 200 ans, le 5 mai 1818, naissait Karl Marx, le philosophe qui allait être le plus lu au XXè siècle... et le plus controversé.
 

La question que l'on peut se poser à propos du marxisme et de son application aux conséquences tragiques, c'est : "que serait devenu le marxisme sans la révolution de 1917 ?"

 

Influences : Engels et la Révolution française

Né à Trèves, d'un père avocat, Karl Marx a grandi dans un milieu bourgoies libéral, fortement impressionné par les idéaux des Lumières et la Révolution française. C'est que la ville où il est né a été française lorsqu'elle a été intégrée à l'Empire de Napoléon Ier. Et Marx avait 12 ans en 1830 quand a éclaté à Paris la révolution de Juillet. Jean-Numa Ducange note que le philosophe a entretenu "un rapport ambigu" à la Révolution française : il en était à la fois impressionné, "pour lui, la Révolution française est restée trop étroite, trop bourgeoise". 

Décisive dans la vie et l'œuvre de Marx, sa rencontre avec Friedrich Engels (1820-1895). Des liens d'amitié noués vers 1844, qui ont permis au philosophe d'acquérir une véritable connaissance des conditions de vie du prolétariat. Fils d'industriel allemand vivant à Manchester, Engels est lui-même chef d'entreprise et entrepreneur capitaliste. "Il a beaucoup appris à Marx, et notamment à lire des comptes d'entreprise", comme le rappelle Pascal Combemale. Et si la pensée de Marx a eu un tel retentissement, ce n'est pas seulement grâce à sa formation philosophique de premier plan. C'est aussi grâce à "son aspect très technique, matériel". Observant l'émergence d'une classe ouvrière en Europe - et par exemple la révolte des tisserands de Silésie de 1844 - Marx a vu dans le prolétariat un nouvel acteur historique.

 



 

L'apport de la pensée marxiste

Lutte des classes, dictature du prolétariat, internationalisme, communisme... Il ne faudrait cependant pas réduire la pensée de Marx au seul système communiste. Sa conception de la lutte des classes - que l'on lit dans "Le manifeste du Parti communiste" : "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes" - comme grille de lecture permet de "comprendre toutes les contradictons de l'histoire humaine", explique Jean-Numa Ducange. "Et ça va à la fois parfois stériliser un peu certaines études historiques qui vont vouloir appliquer la lutte des classes à absolument tout, et en même temps ouvrir un champ extraodinaire de recherche, de pensée." Ainsi, avant Marx le contexte économique et social n'allait pas de soi dans l'interprétation des événement historiques, notamment les révolutions.

Pascal Combemale soulève toutefois "un conflit d'interprétation" et "une tension dans l'œuvre de Marx". "Il y a un peu chez lui l'idée que l'histoire a un sens et que ce sens est celui de l'émancipation de l'homme." Une vision qui s'oppose à la lutte de classes : "S'il y a lutte de classes l'issue est indéterminée."

 



 

LE léninisme, version "radicalisée" du marxisme

Qu'est-ce que Marx aurait pensé de la révolution bolchevique ? Mort en 1883, il n'a pas pu assister à l'installation du régime soviétique. "Ce qu'il y a de vrai, pour Jean-Numa Ducange, et qu'on ne peut pas nier historiquement, c'est qu'à la fin de sa vie il a appris le russe, il s'est intéressé de la situation en Russie." Marx a même émis l'idée que la révolution pourrait se faire en Russie et qu'alors, elle prendrait "des formes spécifiques". Difficile de croire que la pensée marxiste n'a pas de lien avec la révolution d'octobre 1917.

Lénine, cependant, "présente une version radicalisée de la dictature du prolétariat" - elle-même citée assez peu de fois dans les textes de Marx. "Ce n'est pas un élément programmatique clé du vivant de Marx alors que chez Lénine ça va devenir au contraire quelque chose d'étroitement lié à la théorie d'un parti politique structuré, hiérarchisé, avec un plan stratégique de prise du pouvoir."

La question que l'on peut se poser à propos du marxisme et de son application aux conséquences tragiques, c'est : "que serait devenu le marxisme sans la révolution de 1917 ?", comme la formule Pascal Combemale. Philosophe phare du XXè siècle, Marx a en tout cas servi "d'outil" pour alimenter des passions politiques - la postérité d'une pensée, faut-il le rappeller, pas si facile d'accès.

 

Invités

  • Pascal Combemale, économiste, professeur d'économie et de sciences sociales en classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) au lycée Henri-IV (Paris)

  • Jean-Numa Ducange, historien, spécialiste de l'histoire politique et sociale des XIXè et XXè siècles en Europe, maître de conférences à l'université de Rouen - GRHIS (Groupe de Recherche d'histoire de l'université de Rouen), co-directeur de la revue "Actuel Marx" (PUF)

Sur le même thème :

Les dernières émissions

L'émission

Le samedi à 12h et le dimanche à 23h

La grande émission interactive pour aborder tous les sujets de société, qui font l'actualité. Antoine Bellier reçoit ses invités pour réfléchir, approfondir, apprendre et donner du sens à tous les sujets du moment. Posez vos questions ou témoignez en direct pendant l’émission 04 72 38 20 23 ou par mail à l'adresse letempsdeledire[arobase]rcf.fr.

Le présentateur

Antoine Bellier

Journaliste à RCF depuis 2009, Antoine est passé par Le Mans et La Roche-sur-Yon, avant de rejoindre la rédaction nationale en septembre 2013. Curieux de l’actualité sous toutes ses formes, amateur de cinéma et de littérature, il lui arrive de passer du micro à la plume.