[Dossier] Portraits de femmes engagées

© Elise Boghossian, acupunctrice dans les camps de réfugiés syriens

Elles sont intellectuelles, sportives, mères, écrivains, religieuses, artistes, réalisatrices, entrepreneures... À l'occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, découvrez 15 portraits de femmes engagées.

Marion Muller-Colard, pour un engagement spirituel et politique

Marion Muller-Colard, pour un engagement spirituel et politique

S'il y a deux domaines où l'on ne peut déléguer c'est la spiritualité et la politique. Ce que Marion Muller-Colard défend en vertu de sa foi chrétienne. Elle répond à Béatrice Soltner.

Elle est à la fois théologienne, écrivain, jardinière à ses heures, elle écrit pour la jeunesse et pour les adultes. Marion Muller-Colard croise dans ses écrits expérience personnelle, Evangile, philosophie, et psychanalyse. Une femme difficilement étiquetable. Petite-fille de pasteur, elle est devenue aumônier protestante à l’hôpital avant de se consacrer pleinement à l’écriture.

Son livre "L’autre Dieu" (éd. Labor et Fides, 2014) avait rencontré un beau succès. Un récit décapant pour déconstruire les images d’un Dieu "doudou", où elle pointait avec talent l’archaïque pensée magique. Marion Muller-Collard poursuit sa route. En 2016 elle signe "Le complexe d’Elie". Un nouvel opus où elle s’interroge sur l’engagement politique, elle qui appartient à une génération quelque peu désabusée.

 

« Maintenant, Seigneur, c’en est trop!
Reprends ma vie: je ne vaux pas mieux que mes pères. »
(1R, 19,4)

 

Génération "démobilisée"

A 14 ans, elle découvre qu'elle est de la génération "chômage-sida". De quoi adresser à Dieu ces paroles du prophète Elie dans le Premier Livre des Rois. Ce moment où le prophète elie se retrouve dans le désert, et, allongé sous un genêt, dit à Dieu: "Reprends ma vie car je ne suis pas meilleur que mes pères." La théologienne voit là un signe de "démobilisation" profonde. Une forme de désespoir "par rapport à la place au sens social que peut avoir ma vie".
 

"Nous sommes tous des hommes et des femmes politiques."

 

la tentation du retrait du monde

Fuir le monde, quitter la ville pour s'installer loin du monde, Marion Muller-Colard et son mari ont franchi le pas en s'installant à la campagne. Renouer avec l'"homo faber" que l'on était, comme tous ces néroruraux, vivre un idéal de vie proche de la nature. Cela avait quelque chose de tentant: pour les trentenaires, c'est apprendre ce que la génération précédente, tournée vers les technologies, n'a pas transmis. C'était aussi, comme elle l'admet, un peu par crainte du monde. "Je n'ai pas pas de visibilité de la viabilité du monde dans lequel [mes enfants] vont entrer adultes."

La tentation du "protectionnisme individuel": assez peu "cohérente" avec la foi chrétienne. La rencontre avec Jo Spiegel, maire de Kingersheim en Alsace, a été décisive pour Marion Muller-colard, et à la source d'un questionnement plus profond encore, pour cette lectrice d'Hannah Arendt. Une certitude s'impose aujourd'hui à elle: il y a "des domaines de la vie qui ne doivent pas appartenir qu'à quelques uns". Comme la politique et la spiritualité, car ce sont "des questions qui appartiennent à tout être humain."
 

habiter politiquement le monde

"Non nous ne sommes pas des enfants." Pourquoi est-ce si difficile de devenir des adultes? C'est si confortable de laisser les autres choisir pour soi ; et si difficile de ne pas admettre que d'autres puissent penser, dire, agir, à notre place - surtout dans les domaines politique ou spirituel. Il faut pour cela du courage. "Un courage inspiré par l'Evangile qu'il faut redécouvrir tous les jours", confie Marion Muller-Colard.

 

Entretien réalisé en mai 2016.

Maria Voce présidente du mouvement international des Foccolari

Maria Voce présidente du mouvement international des Foccolari

Avocate de formation, Maria Voce a su en découvrant les Foccolari qu'elle trouverait là une réponse à son désir de vivre l'Evangile. Elle répond à Véronique Alzieu.

"Je ne veux pas et je ne peux faire comme Chiara, je veux juste prendre cet héritage et le porter de l'avant." Quand elle est élue à la tête des Foccolari en 2008, Maria Voce succède à une figure particulièrement charismatique et populaire, Chiara Lubich (1920-2008), dont la cause de béatification est en cours. En 2014, Maria Voce est réélue pour six ans à la tête d'un mouvement alors présent dans 180 pays, qui compte environ 3 millions d'adhérents.

"La liberté ce n'est pas dire oui ou non, c'est dire oui au bien." Quand en 1959 Maria Voce, alors étudiante en droit à Rome, découvre les Foccolari, elle sent qu'elle a trouvé ce qu'elle recherchait: quelque chose qui emplisse sa vie. Profondément désireuse de vivre l'Evangile, elle comprend qu'elle vit là une forme de conversion.

 

Entretien réalisé en août 2015

Le combat contre la misère de soeur Sophie de Jésus

Le combat contre la misère de soeur Sophie de Jésus

Sœur Sophie se bât contre la misère des jeunes aux Philippines. Cette religieuse a fondé "Les missionnaires de Marie". Elle répond à Béatrice Soltner.

"Le désir d'être missionnaire a toujours été là". Soeur Sophie de Jésus voulait d'abord devenir médecin missionnaire. Elle s'est engagée très jeune dans la vie religieuse, auprès de la communauté des Béatitudes, où elle a prononcé ses voeux en 1992. Selon son désir de devenir missionnaire, elle est partie vivre quatre ans en Nouvelle-Calédonie. "J'ai bien conscience de ne pas correspondre au cliché de la sœur au service des pauvres." Et pourtant, elle l'est depuis plus de dix-sept ans.

Comment céder à la tentation d'une charité de surface auprès de ceux qui vivent dans les bidonvilles? Elle qui a écouté tant de jeunes abusés, d'enfants meurtris à vie, cachés derrière de désarmants sourires, de femmes battues... Elle fonde aux Philippines l'association Compassion jeunesse Asie, soit "Acay" qui signie en tagalog, la langue des Philippines, "se relever". La religieuse a cependant ressenti un appel à fonder une nouvelle communauté de soeurs dont la vocation serait d'être auprès des jeunes dans les bidonvilles. En 2007, elle se lance et quitte les Béatitudes pour créer Les missionnaires de Marie. Sa vocation: donner à la jeunesse de nouveaux horizons, une nouvelle manière de vivre. "Sortons les familles des bidonvilles!"

Sa rencontre avec Dieu, "une expérience profonde de joie." Soeur Sophie se souvient d'une retraite qu'elle a faite avec ses parents, à l'âge de 13 ans. Un soir elle est allée rejoindre ses parents et leur avoir demandé de prier pour elle. Elle décrit ce moment comme "un moment bascule" dans sa vie. Elle dit avoir "expérimenté la présence de Dieu" dans sa vie: "Ce n'était plus simplement de suivre mes parents, ce n'était plus du catéchisme, mais c'était une vie, une amitié, une intimité avec le Christ". Elle garde en mémoire "une joie profonde et intense" ressentie à cet instant, elle se souvient aussi de l'image forte "d'un bon berger qui prend soin de ses brebis".

Faouzia Charfi une physicienne tunisienne engagée

Faouzia Charfi une physicienne tunisienne engagée

Physicienne, professeur d'université en Tunisie, Faouzia Charfi défend un islam où science et religion peuvent dialoguer, où la spiritualité est respectée. Elle répond à Thierry Lyonnet.

En 2011, lors de la révolution de Jasmin en Tunisie, Faouzia Charfi a été nommée secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur. Très vite, elle en a cependant démissionné pour reprendre sa liberté de parole et notamment dénoncer le rôle de mouvements politiques islamistes dans la société civile. Femme de culture musulmane, elle vient de publier "Sacrées questions… Pour un islam d'aujourd'hui" (éd. Odile Jacob. Rapport à la science, place des femmes... elle montre qu'un islam en phase avec la modernité est possible.

 

La science et l'islam

"Pour mes étudiants, Einstein s'était trompé parce que la vitesse de la lumière ne pouvait être qu'infinie, parce qu'on lui donne un caractère sacré." Professeur à l'université de Tunis, Faouzia Charfi a voulu écrire ce livre pour montrer du doigt certaines "incohérences" chez certains musulmans. La physicienne, dénonce un islam parfois "encombré de prescriptions où on est loin de la spiritualité". Car ce n'est pas dans le Coran que ses étudiants de 2è année étaient pas allés chercher des raisons de réfuter la relativité restreinte. Une attitude "incohérente" qu'elle juge "difficile à accepter".
 

"La tradition, la culture musulmane, c'était important, mais aussi la science."

 

Tradition et modernité

Elle qui défend la place de la femme dans l'islam dédie son livre à trois hommes. Son mari, son père et son grand-père. Ce dernier, institueur "respecté" à Sfax, "admirateur" des valeurs de la Révolution française, considérait d'une même importance les études de sa petit-fille et de son petit-fils. Le père de Faouzia Charfi "a été le premier Tunisien à être reçu à l'internat de pharmacie en 1937" à Paris. "La tradition, la culture musulmane, c'était important, mais aussi la science."
 

 

 

 

Marguerite Barankitse, femme de paix au Burundi

Marguerite Barankitse, femme de paix au Burundi

Elle impressionne par sa détermination et sa joie profonde. Marguerite Barankitse lutte pour les droits des enfants au Burundi. Elle se confie à Thierry Lyonnet.

"Quand on voit ce qu'une femme est capable de faire pour tant d'enfants, l'Afrique n'est pas perdue", a dit un jour Kofi Annan à propos de Marguerite Barankitse. Il y a 10 ans on la surnommait "La Burundaise aux 10.000 enfants". Aujourd'hui c'est plutôt de 20.000 enfants que s'occupe Maggy, comme on l'appelle.

En 2005, la femme aux 10.000 enfants était dans la joie, dans l'espoir de la reconstruction. La paix était revenue au Burundi après 10 ans de guerre civile et 300.000 morts (sur une population de 7 millions d'habitants). Et cette même année Christel Martin faisait connaître Marguerite Barankitse au public francophone avec "La haine n'aura pas le dernier mot" (éd. Albin Michel).

"Je dérange car je dénonce les injustices sociales, les crimes qui se commettent." Aujourd'hui, en 2015, Marguerite Barankitse a quitté son pays car sa tête est mise à prix. Son crime: avoir défendu l'avenir de ces jeunes qu'on emmenait pour en faire des tueurs au service de la milice. "Des jeunes qui doivent aller à l'école, avoir un métier qui leur donne la dignité et non pas prendre les armes pour protéger un dictateur."

 

Emission enregistrée en octobre 2015

Stéphanie Bodet,la Joie de l'escalade

Stéphanie Bodet,la Joie de l'escalade

Ses voyages verticaux sont un défi au temps et à l'espace. Stéphanie Bodet est grimpeuse de haut niveau, passionnée de yoga et de littérature. Elle répond à Thierry Lyonnet.

Avec Arnaud Petit, ils forment un couple célèbre dans le monde de l'escalade. Venezuela, Madagascar, Etats-Unis... ils ont sont venus à bout de parois mythiques aux quatre coins du monde. Stéphanie Bodet a été championne du monde d'escalade en 1999.
 


©Stéphanie Bodet - Photo Mikey Schaefer

 

Elle aime l'escalade, mais aussi le yoga, la littérature. Et c'est un vrai talent d'écrivain qu'on découvre chez Stéphanie Bodet en lisant "À la Verticale de soi" (éd. Paulsen / Guérin). Un livre qui ne parle pas que d'escalade, justement, ou plutôt qui à travers elle offre tout une philosophie de vie empreinte de bienveillance. Paradoxalement, l'autobiographie de celle qui aime s'élever vers les cimes, atteindre un sommet "dos au monde", s'ouvre par une chute qu'elle a fait au Maroc. Mais qui a été un moment déterminant, "un moment clé, dit-elle, dans son parcours, qui a amorcé quelque chose."
 


©Stéphanie Bodet et Arnaud Petit - Photo coll. Arnaud Petit

 

Pourtant, quand elle était une petite fille fragile, rien ne prédisposait Stéphanie Bodet à devenir grimpeuse de haut niveau. Fragile, souvent malade, elle souffrait régulièrement de crise d'asthme. Rien, si ce n'est une enfance passée dans le département des Hautes Alpes. Une fugue, aussi, à l'âge de cinq ans. Et un tempérament volontiers solitaire "et en même très sociable".
 


©Stéphanie Bodet - Photo Mikey Schaefer

 

"Ce moment dans la verticalité, toucher le rocher...": Stéphanie Bodet s'en souvient. C'est en grimpant le Mont Aiguille, dans le massif du Vercors, que Stéphanie Bodet se découvre une passion pour l'escalade. Elle a alors 14 ans. Cinq ans plus tard elle rencontre Arnaud Petit, qui va devenir son mari et compagnon d'escalade. Leurs tempéraments complémentaires - elle "rêvait de voyager lui d'ouvrir de nouvelles voies d'escalade" - ont propulsé le couple vers les sommets du monde entier.
 


©Stéphanie Bodet - Photo coll. Arnaud Petit

 

Christiane Rancé,écrivaine de l'Indicible

Christiane Rancé,écrivaine de l'Indicible

Rarement Christiane Rancé a osé se confier ainsi. Avec pudeur et délicatesse elle partage au micro de Thierry Lyonnet ce qui lui donne un tel amour pour le monde et la rencontre de l'autre.

"Dès mon plus jeune âge je me suis fait l'obligation d'apprendre par cœur ce qui m'entourait et que je traversais. Les instant, les lieux, les visages. Je m'immobilisais brusquement, souvent sans qu'un événement particulier me dicte l'urgence de le faire et je regardais de toutes mes forces chaque élément de la rue ou de la pièce où je me trouvais. Et je me disais 'Souviens-t'en, souviens-t'en toujours'."
Christiane Rancé, "En pleine lumière"

 

Discète et ardente. Dans son dernier livre "En pleine lumière" (éd. Albin Michel), Christiane Rancé lève pudiquement le voile sur son histoire, joyeuse et douloureuse. Ce sont surtout des écrits d'une grande intensité spirituelle, nourris de ses rencontres. Et éclairés d'une foi chrétienne qui ne l'a jamais quittée, qui "fait partie" d'elle. Christiane Rancé a éprouvé le besoin d'en témoigner à la mort de sa sœur "partie dans une incandescence extraordinaire" malgré la maladie. Elle parle aussi pour la première fois publiquement de la mort de sa fille. Deux disparitions qui lui ont appris que la joie "n'est pas insouciance joyeuse" mais que la joie c'est "tout accepter de quelqu'un, y compris sa mort". "C'est comme ça que l'on aime quelqu'un."
 

Le monde extérieur, "d'une sublime et inépuisable beauté".

 

amour du monde, quête de beauté

"Je suis quelqu'un de passionnément aimant de la vie." Journaliste, Christiane Rancé a longtemps été grand reporter pour Le Figaro Magazine ou Géo. Prise d'un enthousiasme qu'elle définit comme sa "plus grande qualité" et son "plus grand défaut", elle est sans cesse en quête de beauté, de mystère. Il y eut, à l'âge de 14 ou 15 ans, la rencontre avec l'écriture d'Arthur Rimbaud - et ce poème, "Génie", qu'elle tient pour le plus beau de la littérature française. Elle a compris avec lui "la puissance de création" présente en chacun, "quelque chose de l'ordre du mystère".
Il y eut aussi l'amour de ses parents. Christiane Rancé est née et a vécu dans un univers "très imaginé et imaginaire" avec des parents qui aimaient la littérature et qui s'aimaient "profondément". De quoi lui donner l'assurance, la curiosité et la passion pour le monde extérieur "d'une sublime et inépuisable beauté".
 

"Le travail de chaque être c'est de ressusciter la beauté qu'il a pu recevoir."

 

sa passion pour l'autre

La beauté du monde, Christiane Rancé a décidé d'aller la chercher "dans les coins" et recoins de l'être humain. Selon un phrasé lent, délicat, l'écrivain choisit un à un les mots justes pour nous parler de "nos coeurs et de nos âmes remplis d'alluvions de beauté et de malheur". Elle qui semble plus que tout autre avertie des relations secrètes entre le visible et l'invisible a fait de la quête de beauté une éthique. "Je crois que le travail de chaque être c'est de ressusciter la beauté qu'il a pu recevoir pour lui apporter un petit peu plus, qui est cette chair que nous avons tous et cette façon de la raconter." Aujourd'hui elle se consacre à l'écriture de biographies. Sainte Thérèse d'Avila, Jésus, la philosophe Simone Weil, et aussi le pape François.

Une rencontre l'a tout particulièrement marquée, dont elle parle sur son blog Pollen. Celle d'un ermite du désert. Au contraire des nombreuses célébrités que la journaliste a rencontrées, le Père Edouard vit dans l'anonymat le plus total le voyage intérieur de l'expérience mystique. Christiane Rancé est allée le trouver sur le plateau de l'Assekrem, près de là où vivait Charles de Foucauld. Elle y a croisé une trajectoire de vie qui est "une leçon de foi et d'humilité peu à la mode", éclairée par la lecture quotidienne de l'Evangile de Jean. "La joie parfaite c'est accepter pleinement sa nature d'homme et essayer d'épouser la part divine, ce dépôt de lumière au fond de soi."

Comment percevoir les carnets spirituels de Christiane Rancé, qu'elle publie aujourd'hui, autrement que comme une action de grâce? "J'ai été très chanceuse. La chance c'est une disposition d'esprit qui fait qu'on ne laisse pas passer une occasion." Une définition parfaite du kairos, cette façon d'être au monde présente et attentive.

- émission diffusée le 13 octobre 2016 - 

 

Zarina Khan: "La foi ne peut exclure l'autre"

Zarina Khan: "La foi ne peut exclure l'autre"

Avec ses origines multiples et ses ancêtres illustres, la vie hors norme de Zarina Khan est aussi captivante qu'un roman. Elle est surtout un puissant message d'amour. Par Thierry Lyonnet.

Sa vie semble tout droit sortie d'un roman, mais elle est bien plus. Elle est le témoignage vivant que l'amour est plus fort que la haine, que la paix l'emporte sur l'intolérance. Elle a d'ailleurs été nominée en 2005 pour le prix Nobel de la paix. D'origine russo-pakistanaise, Zarina Khan a vécu une enfance et une adolescence hors norme. Philosophe, actrice, réalisatrice, elle publie son autobiographie "La sagesse d'aimer" (éd. Hozhoni).
 

"Détruire si vite, constuire si lentement: c'est là d'où je viens."

Zarina Khan est la fille d'un prince indien cofondateur du Pakistan, lui-même imprégné de son ancêtre Gengis Khan. Du côté de sa mère, une Française née en Tunisie et d'origine russe de Crimée, ses ancêtres ont fui la révolution soviétique. Conquérants, bâtisseurs, exilés... Voilà l'héritage familial de la philosophe et artiste. Son histoire semble même inscrite dans son ADN. "En écrivant j'ai réalisé à quel point nous sommes chacun, êtres vivants sur la Terre, mémoires de tout ce qui a été depuis le début du monde."
 

Son histoire commence comme un conte de fée

Coup de foudre immédiat entre ses parents, ils font "le premier mariage mixte du Pakistan". Mais un leader musulman qui épouse une chrétienne orthodoxe, au Pakistan cela dérange jusqu'à éveiller la haine et le désir de mettre à mort. Elle a trois ans quand sa mère est lapidée. Si elle y a survécu, elle a dû se séparer de son père, "la menace de mort était trop grande". Ce moment a déterminé tous ses engagements futurs pour la paix. "J'étais le fruit du péché, de cet intolérable-là." Mère et fills fuient le Pakistan pour la Tunisie.
 

contre le communautarisme

Zarina Khan est russe, tunisienne, pakistanaise et française. "C'est un cadeau absolument immense, une chance magnifique, affirme-t-elle aujourd'hui, mais ça a été la source de tous les rejets, de tous les racismes" quand elle était enfant. Objet d'étrangeté, elle qui a subit enfant la peur de l'autre, déplore aujourd'hui le communautarisme où "au lieu de transmettre la foi", on transmet "un dogme".

Ne pouvoir s'appuyer sur aucune appartenance, n'avoir "aucune copine" à l'école, elle s'en est fait un "cadeau". "J'ai dû ouvrir mon esprit, le champ de mon horizon jusqu'au cosmos, la Terre était trop étroite pour moi." Quand elle dit que "dans la cour de récréation [ses] compagnes étaient les étoiles", ce ne sont pas que de jolis mots d'une enfant dans la lune. Ce qui fut d'abord un réflexe de survie l'a conduite sur un chemin de sagesse. La petite fille rejetée a trouvé son identité "dans les vibrations qui nous relient dans l'universel au-delà de toute appartenance".

Julia Kristeva, un génie de la liberté

Julia Kristeva, un génie de la liberté

Cultivant sans cesse sa singularité de femme et d'intellectuelle, Julia Kristeva manifeste une volonté de toujours saisir ce qui est intéressant, unique partout et chez tout le monde.

Sans doute vous souvenez-vous de son intervention à Assise. Lors du 25ème anniversaire de la rencontre interreligieuse en 2011n Julia Kristeva était la seule femme parmi les responsables religieux du monde entier. Invitée par le pape Benoît XVI, elle représentait les humanistes athées ou agnostiques. Linguiste, sémiologue, psychanalyste, romancière, féministe, cette intellectuelle reconnue comme l'une des plus influentes dans le monde, accepte de dévoiler des facettes de sa vie. Dans "Je me voyage" (éd. Fayard), elle se confie sur son enfance en Bulgarie, l'ébullition des années 70 à Paris, sa rencontre avec Philippe Sollers et le groupe Tel Quel... Et aussi sur son engagement pour la reconnaissance de la singularité des personnes handicapées.
 

Voyage c'est "se déplacer, s'interroger, rencontrer autrui et inviter cet autrui à faire le déplacement vers l'autre"

 

éthique du voyage

"Je me voyage", le titre de ses mémoires est en quelque sorte sa devise. Julia Kristeva l'a inventée alors qu'elle était dans "l'état onirique" où sont les romanciers quand ils écrivent, raconte-t-elle. Dans ce long dialogue avec l'écrivain et psychologue Samuel Dock, elle dévoile en effet ce qu'est son "voyage intérieur".

Le terme est à comprendre au sens noble: "se déplacer, s'interroger, rencontrer autrui et inviter cet autrui à faire le déplacement vers l'autre". Le sens que lui donne la tradition chrétienne. Et que l'athée humaniste cultive - coûte que coûte, car elle a, dit-elle, "peur que cela se perde". "Moi je dis que les gens ne voyagent pas vraiment dans la globalisation." L'expérience intérieure, telle que Julia Kristeva la pratique, elle se fait en voyageant d'un pays à l'autre, d'une disciple scientifique à l'autre, d'une langue à l'autre.
 

VIDéO | Discours de Julia Kristeva à Assise, le 27 octobre 2011

 

intellectuelle réconciliée

Toujours saisir ce qui est intéressant, unique partout et chez tout le monde. Julia Kristeva cultive cette qualité primordiale, qui ne relève pas selon elle d'un optimisme mais "d'un [pessimisme] énergique". Julia Kristeva a connu dans les années 70 à Paris les intellectuels du groupe Tel Quel - Roland Barthes, Michel Foucault, Gérard Genette, Philippe Sollers, qui deviendra son mari. Avec finesse, elle décrit ce qu'il y avait de bon dans le mouvement mai 68, laissant de côté "l'anarchisme extrêmisme", elle nous réconcilie avec un courant de pensée qui n'a pas bonne presse aujourd'hui.

De la même façon, la féministe qu'elle est, bien plus populaire d'ailleurs aux Etats-Unis qu'en France, fait le tri avec soin dans ce qu'il y a de bon dans les divers courants féministes. "Je ne pense pas qu'il y a le féminisme mais des contributions singulières à la liberté humaine par des femmes, il faut les prendre une à une." Cultivant sans cesse sa singularité de femme et d'intellectuelle, Julia Kristeva a le génie de la liberté. "La liberté, et c'est ça que les traditions grecque juive et chrétienne de l'Europe nous ont appris, c'est que la liberté se conjugue au singulier."

 

Émission enregistrée en novembre 2016

 

Karima Berger, le destin d'une écrivain entre la France et l'Algérie

Karima Berger, le destin d'une écrivain entre la France et l'Algérie

Héritière des cultures algérienne et française, amoureuse de la langue arabe comme du français, Karima Berger est un pont entre Orient et Occident. Elle se confie à Thierry Lyonnet.

"Rendez-vous digne de ce que Dieu nous a donné", apprenait-on à Karima Berger quand elle était enfant: "Dieu nous a donné une part de notre destin, mais c'est à nous de faire l'autre moitié", explique-t-elle aujourd'hui. Karima Berger a publié en 2016 "Mektouba", un roman dont le titre vient du terme "mektoub". Au sens littéral il signifie "ce qui est écrit sur le papier". Par extension, "mektoub" est devenu synonyme de destin. Non pas soumission à ce qui est écrit, ni fatalisme: "Il y a un ordre déjà écrit mais qui reste mystérieux, et un ordre humain où c'est à nous de jouer."

Alors que l'actualité nous offre depuis quelques années une image inquiétante et violente de l'islam et des musulmans, Karima Berger est de ceux qui nous rappellent, si besoin était, que l'on ne peut pas réduire l'islam à Daech et les musulmans à des terroristes sanguinaires.

L'écrivain a vécu en Algérie une enfance heureuse et relativement épargnée par la guerre. "Il y avait une coexistence avec les Français mais on n'avait pas la présence de la guerre comme à Alger ou Oran." Elle décrit les jours de l'indépendance de l'Algérie comme les plus beaux de sa vie, elle avait alors 10 ans. Ce souvenir l'émeut encore. D'où le bouleversement profond que constitue pour elle aujourd'hui "l'échec, la régression terrible, cet espoir déçu". Pensant au "mektoub", elle confie: "Peut-être qu'il était écrit que l'Algérie passerait par une phase que nous connaissons aujourd'hui de régression terrible, pas seulement l'Algérie d'ailleurs, tout le monde arabe."
 

« L'Algérie se prend pour une héroïne de tragédie antique, elle est belle, hautaine, rebelle, virile, rigide, farouche, intelligente, magnifique, susceptible, courageuse, sensuelle, anxieuse, païenne, fervente, brûlée, suicidaire, mélancolique, terriblement mature, terriblement immature, paranoïaque, tourmentée, terriblement tourmentée.
Et l'Algérien se conduit comme s'il était encore en guerre, ce doit être ce rien final qui empoisonne son humeur.
»

 

Arrivée en France à l'âge de 25 ans, mariée à un Français, Karima Berger a grandi dans la tradition musulmane. "Les prières, le ramadan, les lectures du Coran et l'approche de son sens... Il y avait une belle présence spirituelle notamment de mon grand-père." La jeune fille a grandi dans le respect des tradition mais aussi dans l'admiration partagée pour la culture française, assimilée alors au savoir, à la science, au progrès.

Aujourd'hui, musulmane pratiquante, elle est engagée dans le dialogue avec les juifs et les chrétiens. Héritière des cultures et traditions algérienne et française, amoureuse de la langue arabe comme du français, elle a fait de sa carrière un pont entre Orient et Occident, entre islam et christianisme. En octobre 2014, elle a succédé à Christophe Henning à la présidence de l'association Écritures & Spiritualités (anciennement association des Ecrivains croyants d'expression française).

 

Entretien réalisé en mars 2016.

Aude de Thuin: "Il ne faut ne jamais condamner l'échec"

Aude de Thuin: "Il ne faut ne jamais condamner l'échec"

Elle a connu le succès écrasant et l'échec dévastateur. Aude de Thuin a découvert ce qu'elle dissimulait derrière sa soif de réussite: une quête d'amour.

"Forcer le destin" (éd. Robert Laffont, 2016). Ainsi s'intitule le récit autobiographique d'Aude de Thuin, lucide et sans concession. Le parcours d'une femme passée du succès écrasant à l'échec dévastateur. Un dépôt de bilan suivi d'une dépression ont accéléré chez cette chef d'entreprise une importante remise en question. Ainsi qu'un travail de relecture sur le sens de la vie. Au fond que recherchait-elle en courant après le succès? La réponse, elle la livre dans ces pages coécrites avec la psychologue Anne Siaud-Facchin. Mais ce n'est pas que de psychologie dont il s'agit. Aude de Thuin lance un appel, comme la morale de son histoire: "Il ne faut ne jamais condamner l'échec."
 

Ses proches la voyaient forte et ne la savaient pas fragile. Auraient-ils pu deviner que sa soif de succès était une longue quête d'amour?

 

un parcours professionnel impressionnant

En décembre 2014, Le Figaro faisait d'elle "le symbole de la femme des années 1980" et consacrait Aude de Thuin comme l'image même de la femme qui réussit. Une "super woman" à l'origine du Women’s Forum for the Economy and Society, de la Semaine internationale du marketing direct, d'Osons la France... Des événements qu'elle lançait en femme intuitive et visionnaire, du haut de ses quatre sociétés. Elle qui se savait capable ne voyait aucun frein à son envie d'oser. Quand en 2014 elle a dû déposer le bilan, elle qui s'était "tant battue" a sombré dans une profonde dépression.
 

"A force d'entendre répéter que j'agissais comme un mec, j'ai fini par me poser des questions sur ma façon de travailler et de me comporter. Et j'ai réalisé combien c'était juste, j'étais souvent odieuse, autoritaire, autocrate, cassante, n'écoutant pas ou peu, pensant savoir tout faire, mieux que les autres. Ce que j'ai fait souffrir autour de moi! Je pensais sans doute que le seul moyen d'avancer était de fonctionner ainsi."

 

L'écoute, clé du bonheur en entreprise

Un parcours professionnel impressionnant, mené par une femme de tempérament. Depuis qu'elle s'est relevée de sa chute, Aude de Thuin l'a compris. Le comportement autoritaire du manager n'est plus de mise. "Les jeunes vivent mal ces comportements autocrates, il faut aujourd'hui changer nos méthodes en France." Etre en vérité avec soi-même et les autres, écouter, laisser la parole à l'autre, c'est le b. a. ba du bonheur en entreprise. En lisant son histoire, on comprend qu'il en fallu du courage à cette femme dirigeante, pour confier tout ce qu'elle a dû réapprendre et qui pourtant semble si simple.

 



 

Une longue quête d'amour

Née Odette Le Roux, dans le Finistère nord, cette fille de boulanger a toujours eu du mal à admettre le milieu dans lequel elle a grandi. Ce qui l'attirait chez "les bourgeois de la ville, c'était "une façon de s'habiller, de parler, d'être..." D'où des relations conflictuelles avec sa mère qui "sentait ce rejet". Incomprise, elle souffait "sans arrêt", dit-elle. Ses proches la voyaient forte et ne la savaient pas fragile. Auraient-ils pu deviner que sa soif de succès était une longue quête d'amour?
 

Entretien réalisé en septembre 2016

 

Elise Boghossian, une acupunctrice dans les camps de réfugiés syriens

Elise Boghossian, une acupunctrice dans les camps de réfugiés syriens

On croit volontiers que rien ne l'arrête. Elise Boghossian a mis ses compétences d'acupunctrice au service des réfugiés syriens et irakiens. Elle se confie à Thierry Lyonnet.

"On m'a toujours dit que j'avais un caractère têtu", confie Élise Boghossian. Et c'est vrai qu'à l'entendre raconter son histoire, on croit volontiers que rien ne l'arrête. Elle a 30 ans, trois enfants et un cabinet d'acupuncture à Paris quand, en 2011, elle décide de partir en Jordanie et au nord de l'Irak. L'acupunctrice entend alors mettre ses compétences au service des blessés et des réfugiés syriens et irakiens perséctués par l'Etat islamique. Aujourd'hui, les deux dispensaires mobiles de son association Shennong & Avicenne tournent en permanence dans le nord de l'Irak.

 

En 2011, elle écrit: "Tout me comble à Paris. Ma famille, ma vie professionnelle, mes amis, et pourtant quelque chose manque pour donner du relief à tout ça. Un engagement, un travail à accomplir sur un terrain où il n'y aurait rien, où je serais forcément utile. J'ai envie d'être plus près des soubresauts du monde où s'écrit l'histoire. Et sans prétention voir comment je peux à ma mesure diminier la souffrance de ceux qui en sont les victimes."

 

Se sentir concernée par les souffrances de l'autre: quand on est soi-même issue d'une diaspora cela fait sens. "J'accepte difficilement qu'on puisse être passif devant son destin." Rien n'obligeait cette jeune maman à venir en aide aux victimes de la guerre en Irak et en Syrie. Mais pour cette jeune femme qui se dit fière d'avoir hérité des deux cultures, française et arménienne, "ce qui se passe de l'autre côté ça aurait pu être vous, et la chance que vous avez d'être là c'est une chose mais ce n'est pas une raison pour fermer la porte en disant ce n'est plus ma vie." Enfant, Elise Boghossian était encouragée par ses parents à se tourner vers la culture française quand, d'un autre côté, sa grand-mère lui parlait de ses ancêtres, dont certains ont été victimes du génocide arménien de 1915.

 

Sortir des sentiers battus et créer des synergies, c'est ce qu'Elise Boghossian a finalement toujours fait. La thérapeute a été formée à la médecine en Chine, à l'acupuncture au Viet Nam et aux neurosciences en France. Pour elle, "on a tous à gagner à combiner les deux médecines - chinoise, occidentale." Si elle salue les formidables prouesses de la médecine occidentale "très performante et qui a su expliquer et découper tout le corps humain en catégories pour descendre de plus en plus vers l'infiniment petit", Elise Boghossian souligne que cette médecine peine à soigner les maladies de notre société industrialisée - liées au stress, à l'environnement, aux émotions...