Douce France

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L'édito de Jean Merckaert

lundi 26 février 2018 à 7h55

Durée émission : 3 min

L'édito de Jean Merckaert

Depuis mon enfance, les lois en matière d’immigration ont changé au moins vingt fois ! Chaque fois, ce fut pour un durcissement. Chaque nouveau ministre de l’Intérieur se croit obligé d’expulser davantage d’étrangers que son prédécesseur… C’est dans cette tendance, bien sûr, que s’inscrit l’actuel projet de loi sur l’asile. Mais plutôt que d’entrer dans le détail de ce projet controversé, jusque dans les rangs de la majorité, je me suis interrogé sur ce qui préside à nos politiques successives en matière d’immigration.

Ce ne sont, manifestement, pas les grands principes humanistes. Oubliés nos grands philosophes, comme Kant qui avait fait du droit à l’hospitalité, pour les étrangers qui fuient leur pays, un impératif. Oubliées aussi nos traditions religieuses, comme le Catéchisme de l’Eglise catholique qui dit explicitement « Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine » (article 2241).

Ce n’est pas non plus la raison qui guide nos politiques migratoires : tous les économistes et les démographes qui se sont penchés sérieusement sur la question montrent que notre pays aurait tout intérêt à accueillir davantage, pour limiter le vieillissement de la population et pour dynamiser notre économie[1].

Sans doute y a-t-il, dans l’empilement de lois répressives, une part de calcul politique. Les gouvernements qui se succèdent pensent gagner en crédibilité en jouant les durs avec les immigrés. Et couper l’herbe sous le pied du Front national… Mais ceci ne suffit pas à expliquer pourquoi une politique de rejet serait plus populaire qu’une politique d’accueil.

Le rejet, c’est très clair, est la conséquence de la peur. Une peur souvent irrationnelle – on parle d’invasion, mais les demandes d’asile reçues par la France en 2017 représentent moins de 0,2% de sa population ! ; de même les Français croient qu’il y a un tiers de musulmans en France, alors qu’ils ne représentent que 8% de la population[2]. Une peur souvent construite politiquement, comme celle de se faire voler son travail ou son logement. Et aussi, plus confusément, une peur d’être atteint dans son identité. Comme si la confrontation à ce que l’on ne connaît pas nous menaçait dans notre être profond. Comme s’il fallait, pour être rassuré, que surtout rien ne change, rien ne bouge.

Il ne s’agit pas ici de faire de la morale, d’opposer la générosité de ceux qui accueillent à l’égoïsme de ceux qui rejettent. Le sociologue allemand Hartmut Rosa[3] nous invite, au contraire, à reconnaître que plus les gens ont été mis en échec, précarisés, insécurisés par notre système économique qui change à toute vitesse, plus ils perçoivent le monde comme une menace qu’il faut mettre à distance.

Nous pourrions conclure en disant que voilà une raison supplémentaire de sortir de ce système économique qui fait en permanence de l’autre un adversaire. Nous n’aurions pas tort. Mais faut-il attendre un tel bouleversement pour rendre notre société plus hospitalière ? Heureusement non : la meilleure réponse, dans l’immédiat, tient dans ce que les psychologues appellent la « théorie du contact », autrement dit dans la rencontre. Il n’y a rien de tel pour éviter que la peur ne l’emporte. Et on en parle peu, mais cette France qui part à la rencontre des migrants, cette « France qui accueille », pour reprendre le titre d’un livre récent, est beaucoup plus active, beaucoup plus présente qu’on ne le dit. A la France dure du gouvernement, répond cette France douce. Douce France, cher pays de mon enfance.

[1] Sur l’enjeu démographique : http://www.revue-projet.com/articles/2013-07-l-europe-rajeunie-par-ses-m.... Sur l’enjeu économique : http://www.revue-projet.com/articles/les-immigres-fardeau-ou-manne-econo...
[2] Chiffre cité par Frédéric Cherbonnier, « Pourquoi la France doit s’ouvrir aux migrants », Les Echos, 22 février 2017.
[3] Dont on pourra lire l’article sur ce sujet dans le numéro d’avril de la Revue Projet [www.Revue-Projet.com].

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