Le LOSC et moi c'est fini

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L'édito de Jean Merckaert

lundi 12 mars 2018 à 7h55

Durée émission : 3 min

L'édito de Jean Merckaert

Samedi soir, des supporters du LOSC, le club de foot de Lille, ont envahi le terrain et s’en sont pris physiquement à des joueurs. L’image a choqué. Et on comprend pourquoi : la violence n’a rien à faire sur un terrain de football. Elle doit être condamnée avec la plus grande fermeté.

Mais je constate aussi que la violence est souvent la réponse de ceux qui ne trouvent pas les mots pour dire une colère, un sentiment d’humiliation ou de trahison. C’est la pire des réponses, mais moi qui ai grandi dans le Nord, je voudrais vous dire ici pourquoi le supporter du LOSC que je suis est aussi en colère. Ce n’est pas parce que le LOSC pointe à l’avant-dernière place du classement. C’est certes décevant, mais un bon supporter soutient son équipe qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’elle joue le titre ou le maintien. Non, mes griefs sont ailleurs.

L’an passé, le LOSC a changé de propriétaire. Michel Seydoux, le producteur de cinéma, a vendu à un certain Gérard Lopez. Quand on regarde de près, c’est une cascade de sociétés emboîtées les unes dans les autres qui a racheté le club : Luxembourg, Londres, Hong-Kong, Îles vierges Britanniques… un vrai tour du monde des paradis fiscaux ![1] Moi qui suis engagé de longue date sur ce sujet, je l’ai eue mauvaise…

Mais le coup de grâce a été d’apprendre que ce Gérard Lopez, qui n’avait pas l’argent nécessaire pour acheter le club, s’était endetté auprès du fonds Elliott Management[2]. Ce nom ne vous dira sans doute rien. Je l’ai croisé quand je travaillais au CCFD pour l’annulation de la dette des pays pauvres. Car ce fonds Elliott, c’est l’archétype de ce qu’on appelle un « fonds vautour » : un fonds qui profite des failles du droit pour faire payer jusqu’au dernier centime des pays exsangues financièrement[3]. Le fonds Elliott a ainsi fait fortune sur le dos des Congolais ou des Argentins.

Pour un supporter, l’essentiel c’est de sentir que les joueurs « mouillent le maillot » ! Avec le maillot, on dit son attachement à une région, on se relie une communauté, à une histoire. Or, en passant de Seydoux à Lopez, le LOSC n’a pas seulement changé de propriétaire : il est passé d’un capitalisme classique, soucieux de rentabilité mais attaché à son ancrage, à un capitalisme débridé, déterritorialisé. Gérard Lopez et ses amis vautours ont jeté leur dévolu sur Lille comme ils l’auraient fait sur Marseille, Naples ou Rotterdam. Ils ont viré tous les joueurs de l’an passé et acheté de jeunes pépites à l’étranger dans l’espoir de les revendre à prix d’or.

Pour eux, ces joueurs ne sont guère que des actifs financiers. Et les supporters, des porte-monnaie. Derrière l’inacceptable violence du terrain à Lille[4], il faut déceler cet intenable hiatus entre des supporters qui se réclament d’un territoire et des capitaux sans attache. On a là un petit concentré des tensions de notre monde globalisé.

[1] Cf. https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/nord-0/losc-incr...
[2] Cf.  https://www.lequipe.fr/Football/Infos/Paul-singer-creancier-discret-du-l...
[3] Pour en savoir plus sur les fonds vautours, cf. ce rapport que j’ai dirigé : http://dette-developpement.org/Un-vautour-peut-en-cacher-un-autre
[4] L’argent des oligarques russes ou qatari qui circule à Monaco ou à Paris n’est certes pas plus ragoûtant que celui du LOSC. Mais je m’avancerai à dire que le sentiment d’appartenance à un territoire compte davantage pour un supporter lillois que pour un fan du PSG ou de Monaco.

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