Les monnaies locales, du folklore?

Présentée par UA-142530

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La chronique Economie

vendredi 16 octobre à 7h20

Durée émission : 3 min

Les monnaies locales, du folklore?

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Marcel Rémon nous décrypte l'enjeu des monnaies locales qui sont en ce moment en plein développement. Pour le directeur du CERAS il ne s'agit en rien d'un folklore.

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Les monnaies locales sont faciles à comprendre. Par exemple, lorsque vous achetez une baguette, vous recevez un carnet de fidélité avec une case tamponnée. Ce petit papier vaut alors un dixième du prix d’une baguette, puisque vous pouvez l’offrir à votre voisine qui n’aura plus besoin que de neuf achats pour obtenir la baguette gratuite. Le carnet de fidélité de notre gentille boulangère n’est pas une vraie monnaie locale, mais il s’en rapproche. En France, une cinquantaine de monnaies locales dites complémentaires sont reconnues par l’État. Parmi elles, on peut citer la Gonette à Lyon, l’Eusko au Pays Basque, la Bou’Sol à Boulogne-sur-Mer, la Sol Violette à Toulouse ou encore la Cagnole à Auxerre.

C’est récemment que les Dijonnais ont eu leur monnaie locale, "la Chouette".  Alors que les transactions en Euro sont virtuelles à plus de 98%, les monnaies locales sont liées à un territoire, une région, un secteur et elles l’irriguent telles une source d’eau. En effet, elles n’encouragent pas ni l’épargne ni la capitalisation, parce que cela n’a pas de sens d’accumuler des bons d’achat, surtout lorsque ces derniers sont à usage et validité limités.  Le lien au territoire est « l’atout par excellence » des monnaies locales.  Ces dernières créent un réseau d’échange réel et personnalisé.  La monnaie devient l’expression de la vitalité du terroir, du village, de la ville.  Plus il y a d’échanges, plus la monnaie circule et vice-versa.

Pendant la crise des années 30, une expérience célèbre eut lieu à l’initiative du maire de Wörgl, une petite ville du Tyrol autrichien. Celui-ci, voyant l’infrastructure de sa ville s’écrouler, le chômage et la pénurie s’étendre, créa, à partir de rien, une monnaie locale dont la caractéristique principale était de se déprécier d’1% tous les mois.  Pour qu’un billet local de 100 schillings reste valable, il fallait chaque mois y coller un timbre coûtant un shilling. C’est ce qu’on appelle de la monnaie fondante. Cet argent local se mit à circuler à bonne vitesse car les gens avaient intérêt à le dépenser, et ceci localement. En une année, l’économie locale reprit du souffle et le nombre des chômeurs baissa considérablement, puisque les commerces et artisans locaux retrouvèrent des clients. D’autres essais eurent lieu un peu partout en Europe et en Amérique mais, à chaque fois, ils furent interdits rapidement par le pouvoir central, la création de monnaie étant une affaire d’état. 

Ce genre de solution n’est en rien utopique. Très récemment, deux chercheurs français, Eric Dacheux et Daniel Goujon ont publié un livre sur la monnaie locale délibérée. Le principe est simple : chaque service dans une communauté donne lieu, de la part de la personne aidée, à une reconnaissance de dette qui sera transcrite en monnaie locale. Cette mise en équivalence entre service rendu et montant financier sera délibérée, au sein des adhérents. Ceux-ci peuvent, s’ils le souhaitent, décider de remettre les comptes à zéro régulièrement, en s’inspirant, par exemple, de la Bible qui propose de remettre les dettes tous les cinquante ans, lors des années jubilaires.

Utopie ? Je ne le crois pas. Il est vrai que les échanges débordent toujours un territoire donné et qu’une monnaie locale ne suffira pas. Mais les générations actuelles sont habituées à concilier plusieurs niveaux d’interaction : tout en parlant à leur voisin, elles réagissent à un message internet venant d’ailleurs et commandent une pizza pour le soir.  On peut imaginer vivre dans des économies multicouches, locales et solidaires d’une part et globales et plus virtuelles d’autre part.  Cela me semble en phase avec notre temps et répondre à notre besoin d’enracinement et d’universalité, dont parle le Pape François dans sa dernière encyclique Fratelli tutti.
 

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