Yann Raison du Cleuziou : "Je ne suis pas surpris des clivages actuels entre catholiques"

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Le Grand Invité

jeudi 28 mai à 8h10

Durée émission : 15 min

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© Corinne Simon- CIRIC

Comment les catholiques ont-ils vécu leur confinement et que révèle leur déconfinement ? Le sociologue Yann Raison du Cleuziou nous éclaire sur le visage du catholicisme et ses tensions.

La fête de la Pentecôte signifie cette année le retour à l’église pour beaucoup de catholiques. Si certains ont déjà retrouvé les bancs de leur paroisse le week-end dernier, pour un grand nombre d'entre eux, ce sera une première, après plus de 2 mois sans célébrations. "Il y a de la fébrilité, un désir de retrouver la messe mais avec une certaine curiosité. Les messes seront-elles chantées ?  Beaucoup de catholiques ont plus de 75 ans et pour eux la Pentecôte ce n’est pas encore le moment du retour à l’église, car ils considèrent qu’il faut être prudents. Ils vont encore vivre cette fête catholique importante devant le Jour du Seigneur", observe Yann Raison du Cleuziou, maître de conférences à l’Université de Bordeaux, spécialiste de l’histoire et de la sociologie du catholicisme.
 

" Il y a deux grandes polarités dans les attentes à l'égard de la messe"

 

Une suspension des messes vécue de façon différente

Ce confinement a-t-il réactivé des vieux clivages que l’on croyait cicatrisés ? "Comme tous les événements, le confinement montre que ce qui structure le catholicisme ne change pas trop. Je n’ai pas été très surpris par les différents clivages. Le catholicisme est un univers pluriel avec beaucoup de sensibilités différentes ".  Des sensibilités différentes notamment, à l’égard de la messe.  "J’observe qu’il y a deux grandes polarités dans les attentes : une attente de transcendance, c’est un moment d’accès à Dieu qui suppose une forme d’extraction hors du monde et une autre polarité où la messe est plutôt un moment d’assomption du monde, et non une rupture avec le monde. Ceux qui sont en attente de transcendance ont beaucoup protesté contre la suspension des messes car ils considèrent que le salut est toujours supérieur à la santé et ont l’impression qu’ils contribuaient à relativiser la transcendance divine. D’un autre côté, ceux qui pensent que ce qui s’expérimente dans la messe est avant tout un moment de communion des hommes en Dieu ont vécu cette suspension de manière beaucoup plus sereine. Pour eux, c’est une forme de renoncement, de sacrifice de soi par amour des autres et quelque-part, cela renouvelle d’une manière actualisée la geste christique, c’est-à-dire le sacrifice de soi par amour d’autrui".

Renouer le contact avec les catholiques " saisonniers"

Pour autant, le catholicisme s’étend bien au-delà des seuls pratiquants. Le contexte de confinement a aussi atteint les catholiques "saisonniers". En temps normal, les effectifs de la messe des Rameaux sont par exemple dans la plupart des paroisses multipliés par dix. Les messes d’enterrements sont aussi fréquentées par une grande masse de Français.  " Un des enjeux du déconfinement est aussi de renouer le contact avec des catholiques qu’on n’entend pas, car très souvent ils ont du mal à expliquer leur foi, leur rapport à l’église, parce qu’ils ont parfois un sentiment d’illégitimité. Je pense aussi à tous ceux qui ont dû reporter le mariage ou un baptême ; il va aussi falloir aller les rechercher", explique Yann Raison du Cleuziou.  

Un positionnement des évêques parfois incompris

Sur la question de la reprise des cultes, le positionnement de la Conférence des Evêques de France (CEF) a pu être critiqué, jugé parfois trop tiède par des fidèles plus conservateurs. " La ligne des évêques s’inscrit dans un temps long. Ils cherchent à être des acteurs de la paix civile, de l’ordre public et essaient d’être de bons partenaires de l’Etat pour montrer que les catholiques sont de bons citoyens et qu’il sont une valeur ajoutée dans la gestion et dans la pacification de la société française. Ils ont fait primer une ligne de dialogue et de coopération avec l’Etat. Ils cherchent à être dans la négociation" . Pour le sociologue, cet affrontement n’est pas un phénomène nouveau. « On en a des manifestations dès qu’il y a un rapport de force avec l’Etat, comme les controverses qui ont eu lieu à l’automne lors du mouvement d’extension à la PMA" . Il n’en reste pas moins que pour les groupes traditionalistes, qui ont obtenu grâce à leur recours devant le Conseil d’Etat, la réouverture des cultes dès samedi dernier, "c’est un triomphe et le signe pour eux que la dynamique du catholisicme se situe de leur côté".  Pour autant, juge le chercheur au Centre Émile Durkheim,  "la structuration du rapport de force au sein du catholicisme n’a pas évolué, il reste structuré de la même manière".
 

"Les croyants sont en demande de reconnaissance !"

 

Un sentiment de négligence

Alors que se développe chez les catholiques le sentiment d’une méconnaissance du fait religieux par le gouvernement ( la considération notamment que la foi ne pourrait se vivre que de façon individuelle), Yann Raison du Cleuziou croit plus à une certaine "négligence" et rappelle que les catholiques pratiquants ne représentent que 1,8 % de la population française.  "Cette négligence est très blessante et vexante. Tous les groupes religieux ont fait preuve d’un très grand civisme en renonçant au culte mais aussi en s’engageant dans de grandes actions de solidarité ( soupes populaires organisées par les paroisses, distributions alimentaires) . Les croyants sont en demande de reconnaissance !"

Un laboratoire pour expérimenter de nouvelles façons de vivre la foi

Il y a eu beaucoup d’expérimentations. Des personnes se sont par exemple appropriées le rituel de manière inédite. "Des familles ont organisé des veillées pascales chez elles avec un feu dans le jardin, il y a eu beaucoup de familles qui ont essayé de combler la carence de la messe en se surinvestissant dans la prière, des les bénédicités. Mais pour certains, cela a été une épreuve et une période de détachement comme dans l’univers professionnel. Regarder la messe devant un écran peut donner le sentiment d’être un spectateur et cela peut être démobilisateur. Il va falloir aller rechercher ces catholiques !".  

Récréer du lien

"Le lien doit venir du dialogue, de l’écoute et de la compréhension. Je pense que les divisions sont des héritages de l’histoire.  Il faut assumer ces trajectoires historiques, la foi ne se vit pas de la même manière selon les époques", conclut Yann Raison du Cleuziou.
 

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Chaque matin, Stéphanie Gallet reçoit une personnalité au cœur de l’actualité nationale ou internationale. Décryptage singulier de notre monde et de ses enjeux, mais aussi découverte d’un parcours, d’un engagement. Au cœur de la grande session d’information du matin, une rencontre quotidienne pour prendre de la hauteur avec bienveillance et pour donner du sens à l’information.  

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Stéphanie Gallet

Journaliste à RCF depuis plus de 16 ans, Stéphanie s’intéresse à tout et tout l'intéresse. Elle aime les gens et voyage sans écouteurs.  Elle a presque tout appris en Bourgogne et garde dans son cœur un petit village du Minervois même si elle porte fièrement les couleurs de la Seine-Saint-Denis.