Crise dans l'Église catholique : que pouvons-nous faire ?

Les révélations d'agressions sexuelles et d'abus de pouvoir au cœur de l'Église catholique interpellent les croyants et suscitent un grand nombre de questions. Pour vous guider dans votre réflexion, RCF vous propose un dossier spécial.

Les révélations d'agressions sexuelles et d'abus de pouvoir au cœur de l'Église catholique provoquent la colère ou la défiance chez nombre de fidèles, quand ils ne choisissent pas de tourner le dos à l'institution. L'institution justement : c'est elle qui est montrée du doigt en tant que système clôt privilégiant une culture du silence, au risque d'étouffer la parole des victimes. 

Ces scandales affectent l'Église au point de faire oublier les innombrables témoignages de foi authentiques qui sont vécus en son sein, ainsi que les initiatives entreprises par les chrétiens au nom de l'Évangile et au service de la paix et de la fraternité. 

 Comment mettre la parole des victimes au centre de la communauté des fidèles ? Comment pouvons-nous être des témoins de l'amour miséricordieux de Dieu auprès de toutes les victimes d'agressions sexuelles et d'abus de pouvoir ? Où trouver des ressources spirituelles pour réfléchir à cette crise et méditer le sens de l'humilité, de la vérité, du pardon ? Comment annoncer l'Évangile à ceux que l'Église a blessés ? Que faut-il faire pour réparer ou entretenir un lien de confiance entre les laïcs et le clergé ? 

 

DIMANCHE 7 AVRIL À 20H00 : ÉMISSION SPÉCIALE "MALAISE DANS L'ÉGLISE"
Comment la crise dans l'Église vous affecte-t-elle ?
Quelle est la place de l'institution dans votre vie de foi ?
Qu'attendez-vous de l'Église ? Des prêtres ? De votre communauté paroissiale ?

Ce dimanche, de 20h à 22h, vous êtes invités à partager votre regard sur la crise de l'Église et à exprimer vos attentes.
Pour participer, téléphonez au 04 72 38 20 23 ou écrivez à emissionspeciale@rcf.fr 
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​Abus sexuels: "il faut repenser toute la gouvernance de l’Eglise" pour Marie-Jo Thiel

​Abus sexuels: "il faut repenser toute la gouvernance de l’Eglise" pour Marie-Jo Thiel

En 2002 la théoligienne Marie-Jo Thiel avertissait sur les problèmes de pédophilie dans l'Eglise. Elle publie "L’Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs" aux éditions Bayard.

Comment penser la tempête que traverse actuellement l’Eglise catholique ? Pourquoi tant de prêtres abuseurs ? Pourquoi tant de dissimulations ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Marie-Jo Thiel, est médecin, philosophe, théologienne. Elle travaille depuis plus de 20 ans sur la question des abus sexuels dans l’Eglise catholique. Elle vient de publier un livre qui fera date et référence, "L’Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs" aux éditions Bayard.

 

"Le cléricalisme, un abus de pouvoir"

"Dans toutes les institutions où il y a des enfants, il y a un risque. Nous ne sommes pas les seuls. Dans l’Eglise, il y a des tentations supplémentaires, et c’est doublement scandaleux. Il y a le fait que l’Eglise accueille des enfants, et il y a aussi le fait que certains savent utiliser l’Evangile ou des paroles importantes de l’Eglise par des distorsions cognitives pour n’être pas seulement dans l’abus sexuel, mais également dans l’abus de pouvoir, l’abus spirituel" explique Marie-Jo Thiel.

Pour Marie-Jo Thiel, le cléricalisme, dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, ne résume probablement pas tout. "Mais il est un abus de pouvoir. Il y a une séparation trop marquée entre les hommes et les femmes, entre les clercs et les laïcs alors que nous sommes tous des baptisés et que nous avons tous un rôle dans le peuple de Dieu. Il y a des efforts à faire à ce niveau-là. Le cléricalisme est un abus de pouvoir va induire des relations qui ne sont pas saines et qui vont aboutir à des cercles vicieux très préjudiciables pour tout le monde" ajoute-t-elle.
 

Comprendre le traumatisme chez les victimes pour prendre la mesure du problème

Dans son livre, la philosophe n’hésite pas à parler de "phénomène systémique". "Ce n’est pas simplement de l’ordre d’un phénomène ponctuel. Il faut comprendre pourquoi on en est arrivé là. Pour essayer de faire comprendre toute la complexité, beaucoup d’élément sociétaux vont jouer, mais aussi beaucoup d’éléments sur la conception du prêtre, le fonctionnement de l’Eglise, celui de la Curie romaine, l’absence des femmes dans les postes décisionnels. Il faut repenser toute la gouvernance de l’Eglise catholique" lance-t-elle.
 

En 2000, Marie-Jo Thiel était la première à avoir dénoncé devant les évêques à Lourdes les abus sexuels dans l’Eglise. "J’en garde un souvenir très précis. Ce qui m’a étonné, c’est d’abord la commission qui avait été créée pour préparer cette rencontre. Dans cette commission, les évêques n’avaient pas du tout conscience de ce qu’était la pédophilie perverse. Ils ne comprenaient pas. Ils étaient très sincères au départ. Ils pensaient qu’en demandant au prêtre de ne pas recommencer, il ne le ferait plus, en toute bonne foi" lance-t-elle.

"Il y a 20 ans, il s’agissait surtout de protéger les prêtres. Ils ont mis beaucoup de temps à comprendre ce qu’est le traumatisme au niveau des victimes. Aujourd’hui ils commencent à comprendre. Cet aspect-là est important car c’est en comprenant le traumatisme chez les victimes qu’ils vont pouvoir prendre la mesure de ce qu’il faut faire, et essayer d’avancer" conclut-elle.

 
 
 
 

Religieuses abusées, l'autre scandale de l’Église

L'édito de Sr Véronique Margron

Sidérée, hébétée, lasse aussi sans doute. Au sortir du visionnage du documentaire qu’Arte diffusera mardi 5 mars, je ne sais plus que dire de mon écœurement devant ce qu’il dévoile.

Son sujet : les abus sexuels commis, à travers le monde, contre des religieuses, par des prêtres et des religieux. Ce que ce reportage montre de complicités, de mensonges, de trahisons, de déni, de perversions et de comportements criminels et impunis, est insoutenable.
 


 

Décidément, selon le mot du cardinal Salazar Gomez, archevêque de Bogotá, durant le sommet qui vient de se tenir à Rome "pour la protection des mineurs", "l’ennemi est à l’intérieur". Nulle part ailleurs. Si l’on peut discuter, voire contester tel ou tel commentaire, interroger le croisement des sources, reste que ce film désigne une cruelle et effroyable réalité.

Il y a des causes liées à l’Église : le caractère sacré du prêtre, un pouvoir omnipotent, une conception totalement déformée du vœu d’obéissance, un machisme incroyable. S’ajoutent des facteurs aggravants, dont le dénuement matériel qui met alors des religieuses à la merci de ces hommes, non sans la complicité alors de supérieures ou de communautés.

Rentrant d’Abu Dhabi, le 7 février dernier, le pape François parlait "d’esclavage sexuel", c’est bien cela. Malgré la douleur, il faut remercier les journalistes du travail de dévoilement qu’ils font, comme pour les agressions sexuelles contre les enfants. Mais après l’abattement, la colère et la honte doivent faire agir. Contre ces hommes qui sont dans l’impunité, contre toutes les complicités. Mais aussi regarder en face le lien entre les abus spirituels et les agressions sexuelles. Mais encore en soutenant davantage la formation indispensable dans la vie religieuse.

Reste une question : qu’est-ce que le corps des femmes pour ces hommes ? Des corps réifiés qui sont à disposition, des corps désincarnés. Y compris quand ces religieuses se retrouvent enceintes et obligées d’avorter, alors que nous connaissons bien la condamnation de l’Église en ce domaine.
 
Je pense à cette parole tellement juste de l’écrivain Philippe Forest : "L’effarement devant la vérité crue et la révolte exige d’être pensé sans répit". Voilà où nous sommes, avec les victimes et pour elles : du cœur de la douleur penser sans répit, ne pas se taire. Et faire.

 

Précédant de quelques heures la diffusion du documentaire, un communiqué de la Conférence des Evêques de France a annoncé s'associer "pleinement à la Conférence des Religieux et Religieuses de France (CORREF) dans sa profonde indignation, sa tristesse et sa colère. C’est d’abord vers les religieuses et religieux, victimes de ces abus, que la CEF tourne ses pensées et ses prières".

Crise dans l'Église, comment les fidèles vivent-ils cette période difficile?

Un prêtre vous répond (04 72 38 20 23)

Pour les fidèles de l'Église catholique, comment vivre cette période de crise, marquée par le doute et la tristesse? Le Père Jacques Wersinger répond aux questions des auditeurs.

L'Église catholique a-t-elle encore un avenir ?

Halte spirituelle, l'intégrale

Comment surmonter la crise majeure que traverse l'Église? Pour Anne Soupa les catholiques doivent faire le deuil du passé et construire du neuf, pour transmettre le trésor de l'Évangile.

L'Église catholique traverse une crise sans précédent. Partout dans le monde, face aux nombreuses révélations d'abus sexuels et d'abus de pouvoir, des hommes et des femmes qui lui faisaient confiance se trouvent déstabilisés, déboussolés, quand il ne l’ont pas déjà quittée. Répondant à l'appel du pape François au peuple de Dieu, Anne Soupa incite les catholiques à dépasser colère, résignation et tristesse. Elle publie "Consoler les catholiques" (éd. Salvator), où elle invite au courage, celui de regarder la réalité en face, au deuil car il faudra savoir quitter l'idée d'une institution puissante au temps d'une chrétienté dominante, mais aussi à la confiance pour avancer toujours et créer l'Église de demain dépositaire du trésor qu'est l'Évangile.

"Si les catholiques savaient pleinement qu'ils sont aimés, ils n'auraient pas peur: l'Évangile offre la certitude de la présence de Dieu"

 

Une période de Crise

"Nous entrons dans des turbulences qui prendront sans doute une ou deux générations", selon la bibliste. Dans son essai, Anne Soupa cite la sociologue Danièle Hervieu-Léger qui compare "la crise gravissime qu'affronte aujourd'hui l'Église catholique" à la crise qui a eu lieu au XVIe siècle et qui a engendré la Réforme. Nous entrons dans le temps long de "la reconstruction d'une autre Église", pour Anne Soupa : "nous ne sortirons pas de la crise avant pas mal d'années".

"Consolez, consolez mon peuple" (Is 40, 1) lit-on dans la Bible. C'est en bibliste qu'Anne Soupa observe la crise qui traverse l'Église. "Je n'oublie jamais que la Bible est ma seconde mère et que dans la Bible, les prophètes consacrent d'importants développements au thème de la consolation." Selon elle, le thème de la consolation tel qu'il est abordé dans l'Ancien Testament constitue "un trésor" qui peut nous aider à "adopter une attitude digne, humaine et constructive devant cette crise".
 

Faire le deuil d'une "grande Église"

Dans la Bible, Rachel, une très grande figure de l'Ancien Testament, ne veut pas qu'on la console. "C’est Rachel qui pleure ses fils ; elle refuse d’être consolée, car ses fils ne sont plus." (Jr 31, 15) Pour Anne Soupa, Rachel est "dans le refus de la réalité : elle veut repartir vers le passé, vers le temps du bonheur, elle voudrait revenir en arrière, d'une certaine façon elle nie le temps qui passe, or Dieu se révèle dans le temps..." Rachel symbolise une sorte de déni, son cri est celui "de quelqu'un qui ne veut pas regarder devant, qui ne veut pas faire le deuil".

Un peu comme Rachel, "quand nous avons un deuil qui tombe dessus nous commençons par refuser". "Je crains qu'une partie de notre Église, et même les décideurs actuels de notre Église soient un peu dans cette atitude", confie Anne Soupa. "La grande Église d'hier, celle qui animait nos campagnes, des célébrations avec des foules : c'est cette Église-là dont il faut faire le deuil... les temps ont changé, nos sociétés se sont ouvertes au pluralisme religieux et la chrétienté au sens historique du mot est morte, mais nous continuons à avoir des réflexes de chrétienté." Quand la bibliste parle de "faire le deuil de quelque chose qui déjà ne vit plus", elle désigne "un type d'organisation" qui lui semble "inadapté au monde d'aujourd'hui" et "au monde de demain".

 

 

Mais L'Évangile reste vivant

"L'essentiel c'est la vie, l'Évangile est parfaitement vivant !" La crise de l'Église se superpose en France à un mouvement de fond qui est la déchristianisation, qui se manifeste notamment par le manque de prêtres et une baisse de la pratique religieuse. Or, il y a un trésor au cœur de cette Église, nous dit la bibliste : l'Évangile, qui est "la révélation d'un amour... et on ne fait rien dans sa vie si on ne sait pas qu'on est aimé".

"Si les catholiques savaient pleinement qu'ils sont aimés, ils n'auraient pas peur : l'Évangile offre la certitude de la présence de Dieu." Pour Anne Soupa, "la crise actuelle, en nous faisant perdre les souvenirs du passé d'une grande Église, nous fait aussi prendre conscience de ce qui est essentiel et qui ne nous sera jamais dérobé : qui est l'Évangile". 

 

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