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Opinion : Le lapsus du capitalisme

Opinion : Le lapsus du capitalisme

Un article rédigé par Jean-Marc Reichart - 1RCF Belgique, le 27 janvier 2025 - Modifié le 5 février 2025

Lettre ouverte de Jean-Marc Reichart, professeur, journaliste et critique d'art, suite au geste de Elon Musk considéré comme étant un salut nazi.

Le titre et le texte sont de l'auteur et n'engagent pas la rédaction de 1RCF Belgique.

Image générée en Intelligence Artificielle par Leonardo AI, promptée et éditée par Jean-Marc ReichartImage générée en Intelligence Artificielle par Leonardo AI, promptée et éditée par Jean-Marc Reichart

Washington, le 20 janvier 2025 : drappé de ses nouvelles fonctions au sein du gouvernement américain, c'est un Elon Musk s'imaginant intouchable qui prit la parole lors du discours d’investiture de Donald Trump. En conséquence, le leader d’une religon qui n’a d’autre dieu que la Technique réalisa par deux fois, devant une foule médusée, un geste inattendu et interpellant, capturé par les caméras du monde entier: un mouvement de bras rappelant étrangement le salut nazi.
Particulièrement explicite à l'image, l’incident, propagé par les réseaux sociaux à la vitesse d’une rumeur, plongea l’opinion publique dans une stupeur indignée. Et bien que Musk, avec cette désinvolture propre aux seigneurs de notre époque, nia toute intention malveillante, invoquant le "malentendu" comme ultime refuge, le mal était fait. Ce geste, aussi vif qu’un éclair dans une nuit obscure, avait déjà révélé l’abîme de nos contradictions, la fragilité de nos idoles et le ridicule solennel des figures qui, dans leur démesure, s'imaginent immortelles.

Alors, qu'importe la réalité de son exécution: spasmes d’un homme ivre de son propre hubris, provocation consciente et calculée ou maladresse autistique... Ce geste, accidentel ou prémédité dans sa crudité symbolique, fit enfin tomber le masque altruiste du néolibéralisme marchant et ce par sa figure représentative la plus iconique.
Musk a enfin rendu visible une réalité trop souvent remodelée par ses promoteurs, avides d'un libre-échange concurrentiel: celle de la dictature terminale du capitalisme, de la fin des illusions de l'économie de marché et de l’effondrement imminent du peu de liberté que daignait faussement nous octroyer cette idéologie.
Ainsi, la finalité de l'autoréalisation américaine pose désormais grandement question et révèle, en une esthétique très claire, les Ténèbres de l'Utopie technophile.
Pour en sonder pleinement la vérité, il faut alors plonger corps et âmes dans l’abîme d’un symbole, ce bras tendu qui traîne derrière lui une histoire suintante de sang et de ruine. Mais aussi, et surtout, révéler au grand jour la dictature sourde qu'à insidieusement installé la fausse candeur du "progrès" technique libéral.

Permis de grossir

Tout d'abord, remettons sans concessions l'église au milieu du village. Depuis des décennies, on a laissé s’épanouir la hideuse engeance des milliardaires, ces mastodontes de l'argent-Dieu, ces vampires du sang des Pauvres, jusqu’à ce qu’ils s’emparent de tout : des gouvernements, des consciences, des lois, des esprits, et qu’ils engendrent cette tyrannie obscène où la possession règne farouchement. Ce fléau n’a pas fleuri que sur le sol gangrené des États-Unis, mais partout où l’âme humaine s’est prostituée au Veau d’Or. Et maintenant, l’on pleurniche parce que parmi ces princes du lucre, il s’en trouve d’insensés, de dangereux mégalomanes au Q.I dantesque, prêts à tout pour montrer la toute-puissance de leurs désirs, avec l'outrance de prétendre œuvrer pour le bien commun.
Il fut un temps, bénie illusion, où l’Occident avait proscrit ces ogres voraces, où les grandes fortunes étaient bridées par un sursaut de justice et de décence. Mais vint l’ère de la trahison, le règne de Reagan et des adeptes du profit infini, où l’on ouvrit les écluses pour que ruissellent à nouveau les torrents du pactole — au nom d’une mystique inversée, celle de la « création de richesses », comme si l’enrichissement de quelques-uns pouvait laver les misères de tous.

Voyez alors Elon Musk sous cet affreux mais réel prisme : celui du milliardaire en chef, le plus gras de l'Histoire humaine, risible ploutocrate postmoderne et philanthrope en chocolat, s'achetant une virginité de Sauveur avec un océan infini de billets spéculatifs.
L’argent est son armure, et derrière lui se tient une légion de complices tacites — tous ceux qui ont détruit les digues, effacé les bornes, offert la souveraineté populaire en holocauste sur l’autel du Profit. Depuis quarante ans, les peuples se sont faits esclaves volontaires, hypnotisés par ces faux élus qu’ils ont cru providentiels. Naguère, après les désastres de 1929 et les horreurs de la guerre, l’humanité avait juré qu’elle ne tolérerait plus ces abîmes d’inégalités, ces fortunes outrageantes. Mais au nom d’un « néolibéralisme » qui n’est qu’un euphémisme pour désigner les nouvelles idoles, on a détruit les garde-fous, on a sacrifié la décence commune. Désormais, tout est permis à ceux qui possèdent, et le peuple, anesthésié par sa propre abdication, a oublié jusqu’à l’idée même de révolte. Dans ces conditions, comment prêter, au sein de ce Marasme, de quelconques attributs généreux à sa principale figure de proue...

Les spasmes provocants d’un Prométhée d’opérette

Certes, au regard du vacarme qu'il a suscité, le geste de Musk lors de l'investiture n'est point une maladresse anodine, mais bien un stigmate chargé d'une gravité prophétique. Qu’il fût réfléchi ou purement mécanique importe peu : il s'inscrit, comme une éclaboussure noire, dans la mémoire collective déjà gorgée des hantises de son propre siècle. Ainsi, ce salut (fût-il une sottise ou une provocation inepte) convoque malgré lui une esthétique précise et localisée, celle de l'autoritarisme ancestral ayant pour direction artistique le désastre humain.
Pour bien saisir la vue d'ensemble, il faut aussi bien admettre que Musk incarne à la perfection la démesure de notre époque. Né dans une Afrique du Sud aux fractures béantes, il a transformé une fortune héritée en tremplin vers des ambitions intergalactiques recouvertes d'intentions faussement humanistes. PayPal, Tesla, SpaceX : autant de noms synonymes de progrès et d’utopie technologique, mais surtout de contradictions et de retombées hautement dévastatrices. Car, en y regardant bien, l'envers de ce décor progressiste ressemble plus à un panorama ravagé qu'à un paysage harmonieux. PayPal, sous couvert de faciliter les échanges monétaires, a dématérialisé l’argent pour en faire un outil de spéculation. Tesla prophétise un avenir vert, mais repose sur une chaîne d’exploitation bien terrestre et sur un écologisme hypocrite qui alimente, in fine, la destruction planétaire. SpaceX, avec ses fusées, rêve du cosmos tout en polluant l’atmosphère et nous laisse, en résidu de ses velléités démiurges, un ciel envahi de satellites.... Aussi, Musk nous promet Mars, la planète rouge, comme autrefois on promettait le Paradis. Le voilà donc autoproclamé Messie de l’exode spatial, vendant à l’humanité des tickets pour l'Infini – à condition d’avoir de quoi payer, bien sûr. Et que gagnons-nous, au final? Un désert glacé, peut-être même à l’image de son âme.
Il s’imagine l'héritier de géants comme Edison ou Tesla (le vrai, pas la voiture !), mais au fond il ne ressemble qu'à un adolescent égotique avec pour seule véritable invention le marketing de la Vanité.
C'est donc dans notre contexte contemporain, celui d'un occident consumériste, outrageusement matérialiste et hautement technophile, que les contours d'une esthétique néo-fasciste se dessinent.

Une ambiguïté qui a du mal à tenir

Même s'il le pense très fort, Musk n’est point ce demi-dieu qu’il feint d’être, ni même cet utopiste enfiévré, investi d’une mission rédemptrice qui consisterait à sauver le monde par le miracle de sa technologie. Que dis-je, sauver ?... L’Histoire est pavée de ces mégalomanes qui se pensaient bons, légitimant par tous les moyens leurs dérives autoritaires. Dans le meilleur des cas, Musk incarne la caricature de cet ordre économique en perdition : ce système où l’on promet l’émancipation pour mieux broyer les âmes dans le pressoir concurrentiel de la marchandisation et dans l'aliénation technologique des écrans. Ainsi, avec cette main qui s’élève presque par surprise, on devine l’effigie abjecte d’une politique en train de devenir tyran, un simulacre d’empire dictatorial où le rêve d’ascension s'est mué en dévoration des faibles. C’est ainsi, la fatalité historique des systèmes : engendrer l’asservissement sous les oriflammes trompeuses de la Liberté.
Et malgré les tentatives de défense des sceptiques et des relativistes, le soutien récent d'Elon Musk au parti d'extrême droite allemand AFD enfonce le clou d'une ambiguïté qui s'estompe à mesure que les masques tombent.
Alors, que nous donne à voir cette dissipation ? Elle nous laisse clairement deviner une proto-dictature, autrefois souterraine, qui se plaît aujourd'hui à exister à l'air libre. Une dictature jouissant des effets de son installation sournoise avec, entre autres, l'aliénation insidieuse exercée sur les psychés humaines par les nouvelles technologies qui dévorent tout. Un danger, d'ailleurs, déjà bien identifié par Georges Bernanos dans son pamphlet La France contre les robots (1947).
Et nous ? Pauvres hères hypnotisés par ces nouveaux totems, fakirisés par l’ombre lumineuse des moniteurs, que faisons-nous de cet effroyable constat ?

Finalement, ce geste, que le relativisme ambiant et la négation du réel voudraient réduire à un incident mineur, est devenu l'indicateur des dérives potentiellement autoritaires d'une politique en extension. Ainsi, en ce 20 janvier 2025, dans le froid glacial de Washington, Elon Musk a incarné, peut-être malgré lui, l’ambiguïté profonde de notre temps. Avec ce salut, qu’il aurait voulu anodin ou provocateur, il attise nos contradictions. Il exacerbe la tension entre un passé trop lourd qui se surimprime dangereusement avec un futur que l'on croyait éternellement léger. Comme si les rêves de grandeur devenait le poison de la décadence en cours...

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