[Dossier] Répondre à la quête de sens de nos contemporains

31 juillet 2017 Par Par Odile Riffaud

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Nos sociétés occidentales sont en plein bouleversement. Nos rythmes de vie s'accélèrent sous l'effet des nouvelles technologies tandis que l'ultra-libéralisme met de côté des plus fragiles.
À quel moment répondons-nous à notre soif de sens? Comment intégrer dans nos vies ce qui leur donne du sens: l'amitié, la gratuité, le silence, la vie intérieure, la transcendance, le beau...?

Retrouver les vertus d'un silence habité

Retrouver les vertus d'un silence habité

Faut il tout dire, parler sans limite ? Doit on tout rationaliser et expliquer ? Pour le sociologue Michel Maffesoli il devient salutaire de faire silence pour réenchanter le monde...

Nous vivons dans un monde bruyant, saturé de mots et d’analyses: une société postmoderne où l’on tente de tout expliquer, souvent rationnellement, à grands renforts de chiffres, de statistiques fournies par les experts en tout genre. La réalité ainsi présentée se réduirait à une sorte d’objet d’étude à fourrer dans des cases assorties de définitions. Mais le réel nous échappe toujours avec sa part d’inconnu et de mystère et nous ne pouvons pas l’enfermer dans ce que nous croyons savoir sur lui.

Pour entendre l’indicible du monde il nous faut nous taire: c'est le point de vue que défend Michel Maffesoli, professeur émerite à la Sorbonne et membre de l'Institut universitaire de France. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, notamment Le réanchantement du monde (2007) et Le temps des tribus (1988). en janvier 2016, il a publié "La parole du silence" (éd. Cerf). "Il y a de l'arrogance, de la suffisance de ceux qui ont le pouvoir de dire, de faire, c'est-à-dire dans le fond les politiques, les journalistes, les universitaires... ça parle, ça jacasse et du coup on est dans un moment où les mots que l'on emploi ne sont plus en pertinence avec ce que l'on vit."

Cultiver la joie, avec Alain Durel

Cultiver la joie, avec Alain Durel

La joie ne tombe pas du ciel...elle se cultive ! Pour le philosophe Alain Durel nous pouvons être heureux ici et maintenant si nous en prenons les moyens.

La joie, une qualité d’exception réservée aux sages ou aux fous inconscients? A force de chercher le bonheur, on n'est jamais heureux, nous dit Pascal. Il y a pourtant des êtres dont le visage rayonne et éclairent un quotidien souvent sombre. Pour le philosophe Alain Durel la joie est à la portée de chacun. Reste à lui faire de la place et à la nourrir, jour après jour. Lui qui publie "Cultiver la joie" (éd. Eyrolles), partage une "bonne nouvelle: la joie est en nous".
 

"Faire la grande expérience d'une joie sans cause, qui n'est pas dépendante du plaisir mais qui est à la racine de notre être"

 

une joie qui n'a pas besoin de raison d'être

La béatitude n'est pas une qualité à acquérir mais Alain Durel encourage chacun à revenir en soi-même, pour faire "la grande expérience d'une joie sans cause, qui nous précède, une joie qui n'est pas dépendante du plaisir mais qui est à la racine de notre être". Cette joie qu'identifie le philosophe persiste au-delà des situations de souffrance.

 



 

Le mental, principal obstacle à la joie

Alain Durel montre comment le mental a fini par "prendre le pouvoir". Nous faisons en effet un usage quasi permanent "d'un esprit qui ne cesse de fonctionner", le philosophe décrit "un caractère lancinant répétitif, mécanique" de notre esprit. Or, le mental entretient selon lui le regret et la nostalgie qui empêchent de trouver l'instant présent où se trouve la joie fondamentale. Il nous exporte loin de notre centre où est la joie.

 

La philosophie pour apprendre à penser par soi-même

La philosophie pour apprendre à penser par soi-même

L'interrogation éveille à la possibilité de devenir un vrai citoyen. Invité de Béatrice Soltner, Fabrice Midal défend l'indispensable questionnement philosophique.

Jugée poussiéreuse ou trop intellectuelle, la philosophie est pour beaucoup un souvenir de lycée ou le loisir de ceux qui en ont le temps. Or, "nous sommes au temps des experts", comme le dit Fabrice Midal, un temps où l'on se réfère sans cesse à celui qui sait. Précisément, le philosophe se positionne à rebours de l'expert, il est celui qui ne sait pas, celui qui questionne, qui s'étonne. Son approche est éminement citoyenne indispensable à la démocratie, comme nous l'explique l'essai "Comment la philosophie peut nous sauver" (éd. Flammarion, 2016).
 

Sans philosophie, pas de démocratie

"Pour que quelqu'un puisse voter en toute conscience, il faut qu'il puisse penser par lui-même", explique Fabrice Midal. "On ne va quand même pas réduire la démocratie à des post publicitaires!" ajoute-t-il. Le philosophe a pour rôle de provoquer, de poser des questions qui dérangent. "L'interrogation a le mérite de déplacer, elle éveille à la possibilité de devenir un vrai citoyen."
 

réponse à l'idéologie

"Dans un monde d'experts, nous sommes menacés par l'idéologie." La philosophie, où l'on ne sait pas, s'oppose à l'idéologie où on sait déjà. Et si les experts et la rationnalité scientifique rassurent, quand on pense savoir, nécessairement la complexité du réel nous échappe.
 

Emission enregistrée en janvier 2016

 

Il est urgent de sortir du catastrophisme

Il est urgent de sortir du catastrophisme

Arrêtons de voir le monde en noir! Recul de la pauvreté, baisse de la criminalité... On a des raisons d'être optimistes. Ce que démontre Jacques Lecomte, chiffres à l'appui.

"Très souvent, les gens pensent que pour être réaliste il faut être pessimiste, et que les pessimistes sont les vrais réalistes." Surpopulation, famine, guerre, criminalité, réchauffement climatique, terrorisme... Il semble effectivemment que le ton général soit au pessimisme. Un climat d’inquiétude et de peur engendré en partie par les chaînes d’information en continu, et entretenu sur les réseaux sociaux. Or, les raisons d’espérer sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit, soutient Jacques Lecomte. "Et le pessimisme conduit plutôt à l'immobilisme." Il publie "Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez!" (éd. Les Arènes), un livre qui a la qualité de nous remonter le moral!
 

"Notre pessimisme est essentiellement le fruit des médias"

 

des raisons d'être optimiste

L'extrême pauvreté a chuté de deux tiers depuis 1990 ; la déforestation commence enfin à ralentir ; la tragédie démographique annoncée n'a pas eu lieu ; le nombre de pays abolissant la peine de mort ne cesse d'augmenter... Des informations comme celles-ci, Jacques Lecomte en recense une multitude dans son livre. Et parfois elles vont à l'encontre de ce que l'on pense. Par exemple, les enquêtes d'opinion montrent que pour la plupart des gens la criminalité augmente, or les chiffres prouvent le contraire. Ainsi, en région parisienne, le taux d'homicides a baissé de 65% en 20 ans.
 

mieux qu'optimiste, "opti-réaliste"

Optimisme + réalisme = "opti-réaliste". Un terme que le philosophe a inventé et derrière lequel il place "non pas une attente béate, mais un optimisme de l'engagement actif". À chacun de "retrousser ses manches" et d'agir "là où il est". Et d'adopter une distance critique face aux "prophètes de malheur": selon le psychologue, notre pessimisme est "essentiellement le fruit des médias".

 

Intensifier et accélérer sa vie, jusqu'où ?

Intensifier et accélérer sa vie, jusqu'où ?

Nos rythmes s'accélèrent toujours plus, au travail, en famille, en vacances. Et si cette intensification, au lieu de nous rendre vivant, nous éloignait de notre centre vital et créatif ?

Travail, loisirs, voyages... Dans une sorte de boulimie généralisée qui touche tous les âges, on cherche sans cesse à gagner du temps. Un temps que l'on emplit d'expériences grisantes. Au XXIè siècle, nous voici sollicités en permanence, joignables à toute heure, capables de courir d’un point à un autre à des vitesses vertigineuses. Ce phénomène d'accélération, Cynthia Fleury en est témoin. Elle qui reçoit en consultation des patients qui viennent "récupérer du temps". Elle a publié en décembre 2016 "Les irremplaçables" (éd. Gallimard). "C'est une des raisons pour lesquelles les gens viennent en analyse, ils estiment ne plus arriver à vivre ce qu'ils sont en train de vivre."
 

"Il faut du temps, il faut de la digestion, il faut des étapes."

 

Un événement en chasse un autre

Comment les sujets que nous sommes ne seraient-ils pas touchés par cet emballement du temps, qui prend des proportions folles? Comment ne sommes-nous pas étouffés par l'idée de toujours perdre ou gagner du temps? Cynthia Fleury en constate les effets: beaucoup de ses patients ont le sentiment d'être "automates d'eux-mêmes, de leur vie, de leur expérience".

Or il faut du temps. Du temps pour rien, pour penser le temps et pour constater qu'en réalité il ne se gagne ni ne se perd. "Il faut du temps, il faut de la digestion, il faut des étapes, mais surtout il faut la conscientisation de ces étapes", affirme la psychanalyste.
 

Dé-bordés et hors de soi

Il faut du temps aussi pour être soi. Quand on a le sentiment d'être "débordé" - le mot est signifiant pour la psychanalyste - c'est que nous souffrons de ne plus avoir cette "enveloppe", cette "frontière". Cynthia Fleury parle de "principe de solitude", il s'agit de "sentir que c'est soi et non lui". De réintégrer sa propre vie et "récupérer du sujet".
 

"Nous n'avons créé que très peu d'alternatives à ce grand système capitalistique."

 

chosification du sujet

C'est partout, dans toutes les sphères de la vie, que l'on retrouve une normalisation, une quantification, une rentabilité, des résultats à obtenir. "Nous sommes dans un monde d'hyper-productivité, de marchandisation, analyse Cynthia Fleury, ce que les philosophes appellent rationalité instrumentale". Tout, même la raison est au service de la productivité. Et la psychanalyste de déplorer que "nous n'avons créé que très peu d'alternatives à ce grand système capitalistique". Certains certes sont prêts à se mettre en retrait. Quitte à en payer le prix.

 

Edgar Morin: "L'être humain n'est pas qu'un individu"

Sur le rebord du monde

Pour Edgar Morin il est urgent de considérer l'être humain dans sa globalité: non pas un individu anonyme et isolé, mais un être qui a besoin des autres. Il répond à Béatrice Soltner.

Qu'est-ce que l'humain? Aucune discipline universitaire ne traite spécifiquement de cette question, et pour cause. Cependant, le sociologue Edgar Morin considère comme essentiel d'apprendre à penser global. Dans son ouvrage "Penser global" (éd. Robert Laffont, septembre 2015), il encourage à considérer l'homme dans toute sa complexité. Ce postulat oblige à prendre en compte les besoins de l'être humain, et donc ses fragilités.
 

L'être humain n'est pas qu'un individu

Si l'on considère l'humain dans sa globalité, sa définition est trinitaire: elle réunit à la fois l'individu, la société humaine et l'espèce biologique. "On est à la fois un être social, un être personnel et un être qui fait partie d'un tout qui est l'espèce humaine, laquelle se trouve aujourd'hui confrontée à un destin commun avec la mondialisation et les menaces." C'est pourquoi les préoccupations de chacun devraient être à la fois être personnelles, politiques et écologiques. Pour Edgar Morin, l'individualisme a des caractères positifs, comme "l'autonomie" et "la responsabilité", mais aussi des conséquences négatives comme la "perte du sentiment de solidarité".
 

"Nous avons un besoin de communauté"

Dans notre société, le "besoin de communauté" est sous-développé: "La marche implacable de notre histoire c'est une marche qui détruit." Le sociologue de pointer du doigt "la domination du mode de connaissance par le caclcul", soit l'approche purement économique de l'individu, vu à travers l'unique prisme du calcul, et du profit. Cet "homo economicus" anonyme.
 

"L'humanité est une et mutiple, nous avons tous les mêmes besoins de bonheur et les mêmes capacités de souffrance...
Etre humain c'est reconnaître l'autre dans sa semblance à soi et dans sa différence.
"

 

Habiter poétiquement la terre

Face à tout-puissance d'une économie menaçante parce que déréglée, à la menace du fanatisme religieux, au développement de l'arme nucléaire, Edgar Morin oppose les besoins propore à la nature humaine tels que la solidarité, la reconnaissance personnelle, la convivialité. "J'espère que ces besoins pourront s'ils prennent forme, arriver à modifier le cours des choses", exprime le philosophe. Ce qu'il résume par "la qualité poétique de la vie" - c'est-à-dire "émerveillement, communion, admiration, reliance entre les êtres" - et qu'il opppose à "la partie prosaïque de la vie", ce que nous n'aimons pas faire mais que nous devons faire pour gagner de l'argent. "La qualité poétique de la vie est inséparable de l'épanouissement personnel au sein d'une communauté... Un jeu difficile et délicat que tout être humain devrait tenter de mener."

Le sociologue et philosophe Edgar Morin, né en 1921, s'est beaucoup engagé en faveur d'une vraie conscience écologiste. Il considère la dernière encyclique du pape François, Laudato Si', comme l'un des documents les plus pertinents sur la crise écologique actuelle.

 

Emission enregistrée en septembre 2015.

La sobriété heureuse selon Pierre Rabhi: sortir du mythe de la croissance infinie

La sobriété heureuse selon Pierre Rabhi: sortir du mythe de la croissance infinie

Pionnier de l'agroécologie, Pierre Rabhi est un résistant de la première heure. Il invite à sortir du mythe de la croissance infinie. Il répond à Béatrice Soltner.

Petit homme au visage buriné, le regard rieur... Pierre Rabhi est un résistant de la première heure. Installé en Ardèche depuis les années 60, il a mis au point une agriculture respectueuse de l’environnement. Ce fils de forgeron algérien poursuit son chemin d’éveilleur de conscience.

"Si nous étions dans une posture de modération nous serions plus heureux."

Paysan, penseur, écrivain et conférencier le pionnier de l’agroécologie vient de sortir un petit livre lumineux: "La puissance de la modération" (éd. Hozhoni). Il nous invite à sortir du mythe de la croissance infinie et défend un nouveau paradigme fondé sur une révolution intérieure visant à vivre en harmonie avec la planète qui nous nourrit.

Pierre Rabhi dénonce une agriculture "entièrement dévoyée", une condition animale "abjecte" et "hors de toute morale". Une vision qui a selon lui pour origine l'amour de l'argent, qui détruit notre relation à la vie. Et au plus profond de l'homme, Pierre Rabhi pointe cette peur de la mort qui nous habite et qui nous amène à sortir de la sobriété heureuse.

 

Emission enregistrée en novembre 1015

La nécessaire réinvention du monde

La nécessaire réinvention du monde

Internet impose de trouver de nouveaux modes d'organisation. Mais la bonne nouvelle c'est qu'il y là quelque chose d’enthousiasmant selon Pierre Giorgini. Il répond à Béatrice Soltner.

On vit une période "passionnante", "enthousiasmante" même, selon Pierre Giorgini. Que ce soit le recteur de l'Université catholique qui le dit a de quoi redonner le sourire, quand le mot crise résonne si souvent à nos oreilles et encore plus quand on parle éducation. Dans "La transition fulgurante" (2014), il se penchait sur les causes de la révolution sociétale. Aujourd'hui cet ingénieur de formation s'intéresse aux impacts d'Internet sur les organisations. Et disons-le d'emblée, à la place de "crise" il parle, lui, de changement de paradigme. Son dernier ouvrage s'appelle en effet "La fulgurante recréation".

D'un côté les institutions organisées, traditionnelles, où l'on parle contrat, garantie et hiérarchie ; de l'autre un "monde coopératif maillé", à plat, où chacun peut être client, expert, journaliste, etc. Ces deux univers parallèles, Pierre Giorgini les compare à la classe d'un côté et à la cour de récréation de l'autre. En classe, on s'assied face au maître auquel on obéit, on assimile des savoirs, on suit des méthodes et on se conforme à des codes. Dans la cour de récréation, le système est "non intermédié", bien plus créatif et tout semble possible. Michel Serres dirait qu'il y a d'un côté le sapin, de l'autre l'érable boule, cet arbre à la cime étalée. Tout le propos de Pierre Giorgini est de nous prévenir: il y a danger à ce que le monde coopératif et, faut-il oser le terme, un rien anarchique, des TIC et des réseaux sociaux prenne le pas sur un certain système d'organisation traditionnel.

De la récréation à la re-création, à nous d'inventer le monde de demain. Un monde qui concilie les avantages qu'il y a - parce que tout de même il y en a - à considérer le temps long, la vraie vie, le local, avec ce que le virtuel offre de perspectives alléchantes, comme le partage des connaissances, la créativité, la coopération, la spontanéité... On tomberait toutefois dans un idéalisme proche de la naïveté si l'on pensait que communauté innovante et participative ne signifie qu'altruisme et gratuité.

S'il croit en l'autorégulation des communautés, il cite l'exemple du covoiturage, Pierre Giorgini souligne que le pire peu advenir d'une organisation où toutes les alliances peuvent naître, et là il cite Daech. Il faut passer de la récréation à la re-création: il faut sans plus tarder créer des liens entre l'institutionnel et "l'underground", favoriser la créativité sans omettre les bienfaits de l'espace normé. Pierre Giorgini avance les termes "reliance signifiante", c'est-à-dire des liens qui font sens, et "coopération inclusive", soit l'intégration des oppositions et des fragilités dans ce nouveau système qui ne fait que naître.

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