Le 24 février 2025 s'est ouvert à Vannes le procès de Joël Le Scouarnec. Dans cette affaire de pédocriminalité, un ancien chirurgien est poursuivi pour violences sexuelles sur près de 300 patients, en majorité mineurs au moment des faits. Qu'a-t-on appris en plus après un mois de débats ? Rétrospective de ces premières semaines avec les acteurs clés de ce procès hors norme.
Une agitation inhabituelle a saisi la ville de Vannes depuis le 24 février 2025. À l'approche du palais de justice, davantage de robes noires, de curieux venus assister aux audiences, de caméras ainsi que de journalistes. La raison de leur présence : le procès de Joël Le Scouarnec.
Cet ex-chirurgien est poursuivi pour des faits de violences sexuelles sur 299 personnes, aussi bien filles que garçons, âgées de 11 ans en moyenne. Il aurait sévi entre 1989 et 2014 dans des hôpitaux de l'ouest de la France au sein desquels il exerçait.
Amélie Lévêque avait 9 ans lorsqu'elle fut opérée de l'appendicite par le docteur Le Scouarnec dans la clinique de la Fontaine de Loches, en Indre-et-Loire. C'était en 1991. "J'avais un très mauvais souvenir de lui, j'étais sortie assez perturbée, se remémore-t-elle aujourd'hui âgée de 43 ans. J'avais pleuré et dit que le médecin était méchant."
À la suite de cela, elle commença à développer des phobies. Et notamment, "une peur des hôpitaux", raconte-t-elle en se rappelant l'opération de ses dents de sagesse à 16 ans. Prise d'une "crise de panique sévère", le médecin n'a pas pu "m'endormir sinon j'allais me laisser mourir". "Comme un souvenir perturbant mais je ne pensais pas du tout qu'il y avait eu un viol", résume la jeune femme.
Bien plus tard, en 2019, Amélie Lévêque a vent, dans les journaux, des affaires qui touchent à Joël Le Scouarnec. Accompagnée de son avocate ainsi que de son médecin, elle "remonte le fil de son histoire" et découvre son nom inscrit "dans les carnets".
On n'était pas supposé tomber sur ce journal intime, on n'était pas censé retrouver toutes ces victimes
Ces journaux intimes sont l’une des pièces majeures du dossier. Dedans, Joël Le Scouarnec a consigné, noir sur blanc, les actes qu’il a perpétrés sur ses patients et qu'il a assorti de commentaires. Le tout en précisant : le nom, prénom et âge de ses victimes.
Ces écrits ont été le fruit d'un travail d'enquête de plus de trois ans pour Hugo Lemonier. Dans son livre Piégés dans le journal intime du Dc Le Scouarnec, ce journaliste indépendant, qui a eu accès aux carnets, en est convaincu : ce procès à Vannes tient du "miracle judiciaire".
"On n'était pas supposé tomber sur ce journal intime, on n'était pas censé retrouver toutes ces victimes." En étudiant le dossier judiciaire, il relève également que certaines “d’entre elles ont été oubliées”. 299 personnes ? “En réalité il y en a beaucoup plus”, affirme celui qui a couvert en grande partie ces semaines de débats pour Médiapart.
La justice semble elle aussi être arrivée à cette conclusion. Le 20 mars dernier, le parquet général de Rennes a décidé d’ouvrir une nouvelle enquête préliminaire afin d’identifier d'autres victimes de l'ancien chirurgien.
Le même jour, lors d’une journée se déroulant à huis clos, Joël Le Scouarnec a admis l’intégralité des viols et agressions sexuelles dans cette affaire. Un aveu crucial qui a été salué par les avocats des parties civiles.
“Je prends acte qu’il reconnaît les faits dont il est accusé", indique Maître Boyer, représentant l’association L’Enfant bleu. Pour autant, “ce qui me gêne, c’est qu’il considère qu’il va mieux”. L'avocat ajoute : “Je ne suis pas sûr qu’il ait encore fait une partie du chemin”.
Autre interrogation, celle de l’absence de mesure disciplinaire du milieu médical et de la justice, après sa première condamnation en 2005 pour détention d’images pédopornographiques. “Il a eu un champ libre judiciaire, un champ libre professionnel”, clame Maître Francesca Satta, avocate d’une dizaine de parties civiles.
Le 25 mars, le Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM), constitué partie civile dans ce procès, a fait son mea culpa. Par la voix de son avocate, il dit avoir "manqué de rigueur" et reconnaît des "échanges défaillants". L’institution formule aussi "de profonds regrets", tout en affirmant avoir depuis, engagé des réformes internes.
La cour criminelle du Morbihan se penchera en mai prochain sur ce point. Elle étudiera et entendra plusieurs personnes pour faire la lumière sur l’absence de sanctions disciplinaires à l’encontre de l’ex-chirurgien.
En attendant, les victimes continuent de défiler à la barre. Pour les soutenir, elles peuvent compter sur des chiens d'assistance judiciaire. Leur rôle ? "Apporter une assistance et rassurer", indique Stéphanie Gachet, éducatrice canine pour l'association Handi'Chiens.
À l'image d'Ulyne, une jeune golden retriever qui déambule entre les rangs et s'arrête à la vue d'un sourire ou d'une caresse. Une présence qui libère les mots, tout autant qu’elle apaise les maux.
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